Voyage dans le temps sur le bonde de Santa Teresa

Rio - Bonde à la station Carioca

Comme nous l’avons évoqué dans notre dernier post, parcourir les collines de Santa Teresa à bord du bonde, le petit tramway jaune qui relie le quartier au centre de Rio, est vite devenu un de nos passe-temps favoris dans la cité carioca. Lorsque le capricieux engin daigne fonctionner, chaque trajet est en effet différent et apporte son lot de surprises et de situations nouvelles. Mais pourquoi s’intéresser à ce tram en particulier ?

Rio - retardataires tentant de rattraper le bonde

Rio - bonde de Santa Teresa - tout est manuel !

Dans notre cas, le bonde est le chemin le plus court (enfin, en théorie) à la fois vers le centre de Rio et vers notre cantine, un restaurant a kilo (au poids) qui jouxte son terminus. Il est aussi -et surtout- le dernier réseau de tramway urbain en fonctionnement en Amérique Latine, une curiosité historique que les guides touristiques ne manquent jamais de mentionner. Grâce aux arcos de Lapa, le magnifique aqueduc blanc du 18ème siècle sur lequel il débute son parcours, il est d’ailleurs devenu un des motifs les plus connus de la ville – et la rutilante livrée jaune de ses voitures ajoute à cette idéale vision de carte postale…

Bonde, accrochez-vous !

Rio - bonde attendant la prochaine cargaison

Et concrètement, un trajet en bonde, ça se passe comment ? Pour le savoir, embarquons ensemble à bord du petit tram -un seul wagon-, par exemple dans le sens de la montée. Rendez-vous au centre de Rio dans la petite gare d’embarquement coincée derrière l’énorme tour de la compagnie pétrolière Petrobras en forme de Rubik’s Cube. L’unique tourniquet donnant accès au quai ne s’ouvrant que lorsqu’un wagon est prêt à embarquer, les passagers attendent à l’extérieur – qui sur un banc, qui dans une file d’attente parfois longue (les trams ne circulent en moyenne que toutes les demi-heures). Attente « à la brésilienne », on arrive à cinq ou dix et un(e) seule(e) garde la place de tout le monde pendant que les autres vont s’asseoir ou faire un tour… Forcément, surprises et déceptions ne manquent pas lorsque vient le moment d’embarquer !

Rio - bonde bondé en heure de pointe...

Bonde - passagers incrédules après une heure d'attente

Si l’ambiance est relativement tranquille durant la journée, lorsque les trams acheminent sans effort quelques touristes particulièrement disciplinés, le décor change du tout au tout le soir. Les cariocas veulent rentrer au plus vite chez eux après une journée de travail (à Rio, l’épithète « dure » serait sans doute exagéré !) et comme la fréquence des trams n’augmente pas, les files d’attente prennent rapidement des proportions gigantesques. Le carioca étant aussi exigeant avec les autres qu’il est lui-même détendu, la tension monte apparemment assez vite et les altercations ne sont pas rares. Il faut dire que le trafic est complètement imprévisible (la vidéo ci-dessous a été tournée alors qu’on n’avait pas vu l’ombre d’un tram depuis une heure) et que le guichetier fainéant et grincheux ne fait pas le moindre effort pour informer les passagers… On s’amuse tout de même bien, à condition de n’être pas pressé !

Bonde - guichetier tentant d'échapper aux usagers

Bonde - on peut encore en mettre...

L’arrivée du bonde et l’ouverture du tourniquet ne marquent toutefois pas la fin de nos surprises : la file d’attente est désormais telle que, si chacun veut rentrer chez soi avant la fermeture, il va falloir accepter d’être un peu serrés ! Le flot des passagers semble intarissable, le wagon est pris d’assaut et les colis fréquents et parfois volumineux n’arrangent pas l’affaire (nous avons passé un trajet entier debout à l’arrière du tram entre de vieux leviers rouillés et un énorme matelas qui a failli nous étouffer !). Les places assises sont chères et nombreux sont ceux qui devront voyager debout sur les marchepieds – habituel pour les jeunes des favelas avoisinantes qui en profitent pour voyager gratuitement, nettement moins pour certains passagers qui semblent fort contrariés… On comprend mieux pourquoi lorsque le bonde se met enfin en route et entame la traversée du très étroit viaduc de Lapa : à quarante-cinq mètres au-dessus des rues en contrebas, le vide est très proche et la vue impressionnante. Assis ou debout, on est tout de même content d’être à l’intérieur🙂

Rio - à bord du bonde, en route (enfin !) vers Santa Teresa

Rio - resquilleur voyageant sur le marchepied du bonde

Nouvel influx de passagers à la sortie du viaduc – essentiellement des resquilleurs moins courageux ou victimes du mal des hauteurs… Le bonde repart bientôt. Lentement – il faut dire que la petite dizaine de wagons encore en circulation est presque centenaire et que les pièces de rechange ne doivent pas se bousculer… Lentement, mais pas sans heurts : comme lignes et caténaires sont tout aussi vieilles et encore moins entretenues que les wagons, le trajet est immanquablement bondissant et agrémenté de gerbes régulières d’étincelles, particulièrement spectaculaires une fois la nuit tombée. L’ambiance à bord est en tout cas chaleureuse : tout le monde se parle -peut-être pour oublier le siège en bois qui brutalise les colonnes vertébrales-, chauffeur et contrôleur sont immanquablement de bonne humeur et contribuent à l’animation, et le trajet est ponctué de nombreux arrêts très brefs – les wagons étant ouverts, on peut y monter et en descendre très rapidement (sauf lorsqu’on est coincé derrière un colis !) et à peu près n’importe quand. Une fois la nuit tombée, l’éclairage jaunâtre renforce l’atmosphère rétro du bonde. Encore quelques virages, et il est temps pour nous de descendre avec une pensée émue pour les passagers qui vont jusqu’en bout de ligne – avec seulement quelques virages parcourus après presque un quart d’heure, l’apéro est encore bien loin pour eux !

Bonde ou boîte à sardines ?

Bonde psychédélique

Une expérience fabuleuse donc, pour un trajet totalement imprévisible, aussi bien dans son déroulement que sa conclusion : pour une dizaine de trajets sans encombres (mais toujours amusants !), nous avons deux fois patienté plus de quarante-cinq minutes, quatre fois attendu le bonde en vain et fini deux trajets à pied. La vue d’une rame stationnée au beau milieu du viaduc de Lapa avec un mécanicien debout sur son toit est d’ailleurs assez courante dans le quartier, et amusante lorsqu’on voit la petite rame jaune « SOS » venir au secours du wagon en perdition. L’obsolescence du matériel devenant un problème pour les usagers réguliers, l’avenir du bonde n’est toutefois pas assuré et des rumeurs de fermeture définitive refont régulièrement surface. La municipalité semblant toutefois satisfaite de la contribution touristique du petit tram, il est probable que celui-ci continuera pour longtemps à faire enrager les habitants de Santa Teresa… Mais à 0,60 reais par trajet (moins de 25 centimes d’euro), qui pourrait sérieusement penser à se plaindre ?

© Anne and David Placet and https://anneetdavid.wordpress.com, 2010. Unauthorized use and duplication of this material (texts, pictures and videos) without express and written permission from this blog’s authors is strictly prohibited.

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