Eric Cantona, le Bankrun et les moutons : à qui profite le crime ?

Pas eu le temps de prendre la plume ces derniers mois, mais j’y ai été amené ce matin par la question d’un de mes étudiants en finance qui  s’interroge sur le fondement économique et l’impact potentiel de l’idée lancée par Eric Cantona : le Bankrun 2010. Il s’agit d’une  initiative qui se dit « citoyenne » et qui viserait à déstabiliser les banques le mardi 7 décembre en demandant à tout le monde de retirer son argent des banques pour que le système s’effondre. Voilà ci-dessous ma réaction à chaud :

Bonjour,

C’est effectivement une question intéressante. Une large partie du financement des banques (de détail notamment, comme BNP, SocGen etc.) provient des dépôts de leurs clients (les comptes courants), qui sont par essence des financements à court terme. Elles investissent essentiellement ces dépôts dans des instruments à long terme (bons du Trésor, actions, immobilier, etc.) et se « rémunèrent sur le différentiel de taux. Ces actifs étant par définition moins liquides, le modèle repose implicitement sur la stabilité/récurrence des encours clients. Si ceux-ci partent d’un coup, les banques n’auront pas le temps de monétiser leurs actifs et vont donc faire faillite. En ce sens, le raisonnement économique de Monsieur Cantona est tout à fait correct.
Là où ce type d’initiative et d’argumentaire est complètement irresponsable, c’est que les particuliers (et surtout les moins solvables !) seront les premières victimes de cet effondrement : les banques elles-mêmes seront in fine recapitalisées par les Etats, les patrons de banques et les traders ont mis suffisamment de côté pour être à l’abri, etc. Les monnaies des pays concernés se dévaloriseraient, les Etats ne pourraient plus se financer ou à des taux prohibitifs (ayant dû dépenser de l’argent qu’ils n’ont plus pour mettre de la liquidité dans le système puisque les banques ne peuvent plus le faire), l’argent partirait ailleurs… Et une fois encore, le petit épargnant serait la première victime puisqu’en plus de la perte de ses économies (hyperinflation), il y laisserait probablement son job etc. Ne pas oublier – les particuliers seront TOUJOURS les premières victimes. C’est un peu comme de dynamiter la maison de son voisin parce que c’est un con en sachant qu’on va sauter avec mais que « tout de même, ça sera bien fait pour sa gueule ». Ceci étant, il ne coûte pas grand chose à Monsieur Cantona d’appeler à un run sur les banques (françaises essentiellement, puisque c’est ici qu’il a une chance d’être écouté) puisqu’il a probablement réinvesti ses primes de MU à Jersey et sa rémunération de pub pour Bic (une boîte cotée en bourse, pas une ONG…) en Suisse*. Avec un peu d’immobilier et d’avoirs en devises étrangères par dessus tout ça, il verrait même son pouvoir d’achat augmenter au détriment des pauvres gens qu’il a envoyés retirer leur fric. Probablement une belle opération financière pour lui (et marketing : du buzz, image de marque et valeur publicitaire en hausse… contrats juteux à venir). Et ceux qu’il aide à tondre lui diront peut-être en plus merci !
Si vous voulez comprendre l’impact de ce type de crise bancaire sur l’économie et les habitants d’un pays, l’exemple de l’Argentine en 2001-02 est particulièrement bien décomposé et illustré par Fernando Solanas dans le fim « Mémoires d’un saccage » (Memoria del saqueo), disponible sur Youtube à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=CyTkn376dWo.
Voilà, tout ne fonctionne pas bien dans le système bancaire (il s’en faut de beaucoup), mais il est toujours intéressant de se demander à qui va « profiter le crime » lorsqu’on promeut ce type d’initiatives. Comme souvent, ceux qu’on vise seront in fine les bénéficiaires (en 2002, les Argentins qui détenaient des avoirs en dollars / à l’étranger se sont -relativement- enrichis…). Il est dommage que les problématiques économiques et financières soient toujours traitées en France sur les thèmes de l’injustice et de la vengeance et sans une once de pragmatisme.

* Précision : ceci n’est pas une dénonciation. Je n’ai pas la moindre idée de la répartition des actifs d’Eric Catona. Je doute tout de même que dans le passé ou en tout cas avant d’appeler à un Bankrun, il n’ai pas pris ses dispositions…

2 Réponses to “Eric Cantona, le Bankrun et les moutons : à qui profite le crime ?”

  1. Bonsoir,

    Détaillé, fouillé, exact et très bien écrit.
    Juste un petit complément qui a son importance : les dépôts clients sont aussi et avant tout utilisés pour prêter …. à leurs autres clients.

    A bon entendeur

  2. et heureusement que sa femme fait de la pub pour LCL..ça rajoute en crédibilité!!

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