Carnet de route patagonien, première partie : portrait robot

Santiago, plein soleil, température idéale et vent à peine suffisant pour soulever les pollens qui me donnent une allergie terrible : nous avons du mal à croire que nous venons de passer deux semaines dans le froid, le vent et parfois la neige de Patagonie. Le calme, l’immensité et les chiens errants nous semblent également loin (l’air pur aussi !). Retour sur cette étonnante région et les quinze jours que nous y avons passés.

Quelques rappels d’histoire-géographie pour commencer – si vous en savez autant que nous au moment où nous quittions Buenos Aires pour Bariloche, ça ne peut pas faire de mal ! Vaste région de plus d’un million de km2 partagée entre deux pays (Argentine pour trois quarts de sa surface et Chili pour un quart) dont elle couvre la partie méridionale, la Patagonie a longtemps été habitée par les seuls peuples amérindiens, qui s’y étaient installés plus de 10 000 ans avant notre ère. Suite au passage de Ferdinand de Magallanes (le Magellan de nos livres d’histoire) en 1520, les Indiens réussiront tant bien que mal à mater les Espagnols jusqu’au 19ème siècle, la présence européenne prenant essentiellement la forme d’expéditions scientifiques et de missions d’évangélisation au succès modeste. Une fois leur indépendance acquise, le Chili (dès 1840) puis l’Argentine (vers 1880) vont rapidement réussir là où l’Espagne avait échoué et coloniser la Patagonie, de façon souvent brutale. Des migrants de différentes nationalités peupleront alors un territoire qui ne s’est véritablement développé que récemment autour du tourisme, du pétrole et du gaz et garde une densité de population parmi les plus faibles au monde (moins de 4 habitants au km2, à peine plus qu’en Sibérie).

Données factuelles arides dans lesquelles la région puise pourtant l’atmosphère unique que nous avons observée pendant notre séjour : terre de « bout du monde » au climat rude et aux espaces immenses, terre d’exil qui a attiré des colons européens en quête d’un nouveau départ mais aussi des personnages excentriques en rupture de ban. Portrait robot en quatre points de cette région de plus en plus étrange à mesure que l’on va vers le sud :

  • Des paysages extraordinairement variés : des lacs de Bariloche au nord à l’archipel de la Terre de Feu au sud en passant par les plaines, glaciers et haute montagne du centre, la Patagonie offre une palette de paysages étonnante. La région de Bariloche, notre première étape, est célèbre pour les superbes lacs de moyenne montagne et les pistes de ski alpin qui l’entourent. Les couleurs sont exceptionnelles mais l’architecture de chalets suisses et l’ambiance très touristique nuisent un peu au côté dépaysant de l’endroit. Pas grave, on se rattrape un peu plus bas, à El Calafate, point d’accès aux glaciers et à la haute montagne du milieu de la Patagonie. Cette ville plantée au milieu de nulle part est notre première impression d’une Patagonie réellement sauvage : la plaine environnante est battue par le vent et on peut marcher des heures avec quelques chiens errants pour seule compagnie. Un vrai sentiment de liberté ! Enfin, plus au sud encore, la Terre de Feu réalise la synthèse de tous les décors patagoniens en réunissant plaine, forêt, mer et montagne. La demi-lumière qui règne en quasi-permanence sur Ushuaia est étonnante, ainsi que son architecture anarchique. Les conteneurs empilés dans le port n’iront pas plus loin, on est vraiment au bout du monde🙂
  • Un climat plutôt rude : avec la steppe et les arbustes qui la recouvrent, le vent, le froid et l’immensité sont les principaux traits qui unissent les différentes régions de la Patagonie. Partout où nous sommes allés, il faisait vraiment froid et les immenses espaces ne nous laissaient aucun espoir de nous protéger du vent fort et incessant. Si on ajoute une forte humidité, notamment à Ushuaia (où les pharmacies sont d’ailleurs le commerce le plus répandu), on obtient un cocktail climatique détonnant et caractéristique de la région. Tolérable pour les locaux qui se plaignaient toutefois de ce printemps particulièrement rude, nettement moins pour des gringos ramollis par huit mois à plus de trente degrés !
  • Une population très variée… quoique : bétail au nord de la Patagonie, manchots et cétacés sur la côte de la Terre de Feu, moutons et guanacos (lamas) partout : un cocktail d’espèces étonnant et typique de la Patagonie, notamment les moutons qui profitent de l’absence de prédateurs et de la faible concurrence pour les pâturages. La présence humaine tout aussi variée reflète la volonté des nouveaux états d’encourager l’immigration, même lointaine, pour asseoir leur présence dans la région à la fin du 19è siècle. De nombreux Allemands se sont ainsi installés dans la région des lacs et une forte colonie galloise s’est formée sur la côte atlantique, alors que des Croates s’installeront en Terre de Feu à l’époque de la ruée vers l’or. Ces migrants, soucieux de reproduire leur culture originelle dans un environnement isolé et hostile, ont donné aux endroits qu’ils ont peuplés un caractère à part qu’on retrouve encore aujourd’hui. Les brasseries sont ainsi nombreuses à Puerto Montt ou Bariloche, où nous petit-déjeunions tout les matins d’un excellent apfestrudel, alors que les salons de thé et chapelles rappellent l’héritage gallois à Trelew ou Puerto Madryn. Un séjour dans une estancia (ranch) isolée, propriété d’Anglais descendants de pasteurs anglicans arrivés en Terre de Feu vers 1870, nous a également donné un aperçu bref mais fascinant d’une atmosphère d’un autre temps, où les propriétaires terriens tenaient la région sous leur coupe – mais nous y reviendrons… Seule exception à cette diversité, ce sont comme souvent les occupants originels qui ont disparu : les Amérindiens ont été largement décimés dès lors que leurs terres ont été convoitées pour supporter l’élevage ovin florissant, même si de nombreux habitants actuels de la région sont métissés. Un exemple supplémentaire d’évangélisation rapidement détournée en asservissement et en massacre au service d’un agenda politique et économique…
  • Des moutons (noirs) d’un autre type : en plus du cheptel ovin « traditionnel », l’immensité et le côté longtemps sauvage de la région ont attiré bon nombre de personnages étonnants, « moutons noirs » en exil volontaire ou forcé qui ont alimenté l’aspect fascinant du territoire patagonien. Le premier prix de l’excentricité revient sans doute au Français Antoine de Tounens, avoué originaire de Périgueux reconverti en aventurier, qui débarque au Chili en 1860 afin de créer le « Royaume de Patagonie et d’Araucanie » dont il se proclame « naturellement » monarque. S’il réussit l’exploit de rallier les Indiens à sa cause, « Orélie-Antoine 1er » sera expulsé sans ménagement par les autorités chiliennes. Ses trois tentatives de reconquête seront autant d’échecs et il mourra dans l’anonymat en 1878. Belle occasion ratée au passage pour la France d’établir une présence dans la région… En 1901, ce sont Butch Cassidy et Harry Longabaugh, deux célèbres pilleurs de banques et de trains, qui s’installent à Cholila, au sud de Bariloche, après avoir fui les Etats-Unis avec l’agence Pinkerton à leurs trousses. Ils erreront ensuite plusieurs années entre le Chili et l’Argentine, avant de tenter de s’établir en Bolivie où ils seront vraisemblablement abattus en 1908, avant d’être ressuscités par la 20th Century Fox en 1969 sous les traits plus glamour de Paul Newman et Robert Redford. En 1911, l’anarchiste ukrainien Simon Radowitzky sera un des premiers occupants de la prison d’Ushuaia, mais lui n’était pas arrivé là de son plein gré…

Après ce portrait robot, rendez-vous dans quelques jours pour la seconde partie de ce carnet de route, avec Bariloche et la région des lacs…

© Anne and David Placet and https://anneetdavid.wordpress.com, 2009. Unauthorized use and duplication of this material (texts, pictures and videos) without express and written permission from this blog’s authors is strictly prohibited.

7 Réponses to “Carnet de route patagonien, première partie : portrait robot”

  1. Joachim Dubellatre Says:

    Lejos del negro océano de la inmunda ciudad,
    Hacia otro océano donde el resplandor estalla,
    Azul, claro, profundo…

  2. anneetdavid Says:

    Baudelaire, en espagnol en plus – un réveil en fanfare ! Pas étonnant qu’une telle terre d »exil l’ait inspiré. Ravis de retrouver Joachim sur le blog en tout cas😉, et merci de nous faire redécouvrir les Fleurs du Mal !

  3. Joachim Dubellatre Says:

    Laeti et errabundi: c’est de circonstance, non?!
    Amitiés depuis l’immonde cité, où on ne se console décidément pas de nos labeurs!
    Et bons vents (grondeurs),
    Jojo

    • anneetdavid Says:

      Hé, hé, Verlaine après Baudelaire : notre culture poétique s’enrichit à grande vitesse grâce à toi ! Superbe poème, au titre effectivement très juste – à sa lecture, on a moins que jamais envie de rentrer par contre🙂 Au plaisir de te lire à nouveau très bientôt !

  4. Joachim Dubellatre Says:

    Euh… ben non, merci à vous qui me le faites découvrir: je croyais seulement faire de la mauvaise paraphrase avec mes vieux rudiments de latin de cuisine. Cela dit, joli titre et surtout joli poème, c’est vrai!
    Valete,
    Jojo

  5. Joachim Dubellatre Says:

    Chers amis,
    J’aime beaucoup votre site, mais j’ai remarqué que vous preniez quelque liberté avec le droit à l’image. Je vous serais reconnaissant à l’avenir de ne diffuser que le présent portrait (celui de la période bleue de Picasso), pas le précédent en vert où je n’étais pas à mon avantage.

    • anneetdavid Says:

      Pas de problème Monsieur Dubellatre. Toutes nos excuses pour ce changement soudain « d’étiquette ». Nous veillerons à ne pas reproduire ce genre d’abus dans le futur… A moins que vous ne préféreriez le rouge ????

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