Vil Coyote, travaux pharaoniques et croissance chinoise

Pourquoi se retrancher derrière un personnage de dessin animé pour parler de l’économie chinoise ?

  1. Pour être sûr que tout le monde continue à lire🙂

  2. Car le personnage en question est tellement attachant

  3. Parce que ce que nous avons observé en Chine n’est pas sans évoquer une des situations dans lesquelles ledit coyote se retrouve régulièrement

Commençons donc par Vil Coyote. Même sans le savoir, vous l’avez certainement déjà vu. Créé par Warner Bros en 1949 dans le cadre de la série Looney Tunes, il est le coyote obsessionnel dont la vie est entièrement consacrée à la capture de Bip Bip, le grand géocoucou ou road runner rapide et malicieux qui lui échappe systématiquement et sans peine. En parfait faire-valoir, Vil Coyote termine chaque épisode dans une situation ridicule qui ne l’empêche pas de tenter à nouveau sa chance à l’épisode suivant en inventant des stratagèmes toujours plus abracadabrants et vains. Pour ceux à qui ça ne dirait toujours rien, ci-dessous une petite vidéo montrant l’animal en action :

http://www.youtube.com/watch?v=8pKAMWWC6Dg&feature=related

Quittons un instant le Grand Canyon, repaire de l’infatigable chasseur, pour revenir en Chine. Tout au long de notre séjour, nous avons été frappés tout autant par la qualité souvent exceptionnelle des infrastructures récentes -routes et aéroports en particulier- que par l’ambition et la démesure des réalisations plus anciennes. En visitant la Grande Muraille (partie principale construite entre le XIVè et le XVIIè siècles, dynastie Ming), la Cité Interdite de Beijing (XVè, Ming) ou l’armée de Terracotta de Xi’an (IIIè avant JC, Qin), on s’aperçoit que les gouvernants chinois avaient le goût des grands travaux pharaoniques bien avant l’économie centralisée du régime communiste ; qu’on apprécie on non leur style (la Cité Interdite a été à ce point refaite qu’elle semble dater d’il y à dix ans et les conditions de visite à Xi’an ne sont pas idéales), la taille même de ces structures témoigne d’une ambition étonnante et d’une envie forte de marquer l’histoire avec des réalisations sans précédent. Plus près de nous, le barrage des Trois Gorges (le plus important du monde en capacité de production, mis en service cette année) ou la ligne de train entre Beijing et Lhasa (la plus haute du monde à 5 000 mètres d’altitude) témoignent d’une volonté similaire.

Dans le meilleur des cas, cet appétit créée des emplois, améliore les conditions de vie des habitants et donne à la Chine un avantage compétitif fort par rapport à des pays dotés d’infrastructures moins performantes. Quand on arrive dans le Guangdong après avoir parcouru en bus et dans tous les sens le Vietnam ou la Thaïlande, on est impressionné par la qualité des routes et on comprend qu’ajouté à la présence de clusters industriels particulièrement efficaces, la région dispose d’atouts énormes pour conserver son statut d’« usine du monde ». Par contre, quand on se rend à Xi’an et qu’on observe depuis l’aéroport une nombre incalculable d’échangeurs autoroutiers que personne ne semble emprunter, on se demande si l’Etat ou la région n’ont pas péché par excès d’anticipation (je sais que le marché automobile chinois explose, mais tout de même…). En bref, ces grands travaux initiés par l’Etat contribuent au développement du pays et peuvent ponctuellement soutenir l’économie lorsque consommation et investissement privé ne suivent plus, mais aussi être d’une utilité contestable et/ou gonfler artificiellement les chiffres de croissance du PIB.

Quel rapport avec Vil Coyote ? Celui-ci est fort connu pour une de ses mésaventures les plus fréquentes où, pourchassant à pleine vitesse Bip Bip, il ne voit pas approcher la falaise (le Grand Canyon, c’est dangereux) et se retrouve suspendu au-dessus d’un précipice. Emporté par son élan, il met quelques instants à réaliser la gravité de sa situation et sa course lui permet de se maintenir comme en lévitation. S’en suit un bref mais intense moment de terreur où Vil Coyote s’aperçoit de sa méprise et reste brièvement suspendu en l’air avant de chuter lourdement au fond du ravin. Heureusement, une des règles de la série était qu’« aucune force extérieure ne puisse blesser le coyote », qui revient donc frais et dispos à l’épisode suivant, prêt à connaître à nouveau semblable mésaventure. Le public américain a tellement aimé cette scène qu’il a baptisé ce type de moment où quelqu’un se trouve déjà, mais sans s’en être encore rendu compte, dans une situation critique le « Wile E. Coyote moment », Wile E (E pour Ethelbert) étant le petit nom anglo-saxon de notre héros préféré. Pour rappel, une photo du coyote au moment de chuter pour bien comprendre l’essence du phénomène :

http://static.desktopnexus.com/wallpapers/85583-bigthumbnail.jpg

En observant l’économie chinoise et la prolifération récente de projets massifs de travaux publics au caractère pas toujours récurrent, on se demande si elle ne va pas connaître bientôt un de ces « Wile E.Coyote moments ». Les Jeux Olympiques de Beijing, au budget officiel de 43 Md$, ont ainsi accéléré la mutation de la capitale chinoise mais aussi gonflé ponctuellement l’activité économique (ainsi le stade du Nid d’Oiseau, réalisation superbe et gigantesque mais qui, un an après les JO, n’a toujours pas trouvé de nouvel usage). De même, Shanghai se prépare actuellement à accueillir l’Exposition Universelle de 2010 et là encore, l’ampleur des travaux en cours est impressionnante ; tout le quartier de la gare notamment est en pleine rénovation, et la rivalité avec la capitale chinoise pousse Shanghai à faire les choses en grand. Dans tout le pays enfin, le gouvernement a décidé en 2008 de consacrer une partie de son gigantesque excédent budgétaire à un plan de relance massif (585Md$) qui a d’ailleurs permis à l’économie chinoise de retrouver très vite une croissance conforme à ses ambitions et d’éviter une aggravation de la crise mondiale en rendant le sourire aux marchés financiers. Une partie de ce plan de relance consistait toutefois à anticiper des dépenses prévues à plus long terme. Enfin l’immobilier, avec des prix en constante hausse et une accélération des nouveaux projets, semble de plus en plus déconnecté de la réalité. D’où ce rapprochement avec un Vil Coyote emporté par son élan : n’y a-t-il pas un risque de ralentissement ponctuel mais significatif de la croissance chinoise lorsque les effets de tous ces projets en partie non récurrents vont s’estomper ? Une Chine déjà au-dessus du ravin en quelque sorte à force d’accélérer sa course, et qui pourrait brièvement mais lourdement chuter avant, comme le coyote, de repartir de plus belle ?

Certes, le potentiel de croissance à long terme de l’économie chinoise reste colossal. Certes, la consommation intérieure croît rapidement et viendra de plus en plus en complément des exportations, qui devraient d’ailleurs se relever progressivement alors qu’elles traversent une passe difficile. Certes, les besoins d’infrastructure du pays restent énormes et les ressources de l’Etat lui permettront de financer de tels investissements pour longtemps encore ; les infrastructures de d’assainissement et de distribution d’eau demandent un effort colossal, la qualité du réseau d’électricité laisse encore à désirer et des villes comme Suzhou (6 millions d’habitants, pas de métro) ou Nanjing (6 millions d’habitants, une seule ligne) devront investir dans leurs infrastructures de transport au risque de faire face à une circulation intenable.

Mais le long du chemin, et peut-être plus tôt qu’on ne le pense, l’économie chinoise pourrait faire face à un de ces Wile E. Coyote moments… Et là, connaissant l’attention avec laquelle les investisseurs locaux et internationaux suivent les chiffres de croissance du PIB chinois pour y déceler le moindre signe de ralentissement, la chute pourrait être brutale ! Un risque à court terme pour les coyotes obsessionnels, et une opportunité d’achat à bon compte pour les road runners patients ?

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