Un canard au goût amer

Déjeuner exceptionnel ce midi : alors que notre séjour en Chine s’achève, nous venons en découvrant le roast duck (canard rôti) de passer un excellent moment et de re-découvrir la joie des plaisirs gustatifs après les quelques semaines d’« encéphalogramme plat » évoquées par Anne dans un précédent article. Tout dans ce déjeuner était remarquable : le canard tout d’abord -onctueux et parfaitement découpé-, les condiments ensuite qui formaient avec lui un équilibre remarquable, et enfin l’ambiance particulièrement festive. Les clients prenaient l’affaire très au sérieux, débattant longuement de la composition du menu avant de commander la moitié de la carte puis de prendre le temps de savourer pleinement cet excellent repas. En bref, un pur moment de sensualité, de convivialité et de détente. 

A peine dans la rue, je dois toutefois me pincer pour me convaincre que repas et canard étaient bien réels, tant ils contrastent avec la réalité de notre quotidien en Chine depuis plusieurs semaines. J’en veux désormais presque au malheureux volatile de plonger le doute dans mon esprit à quelques jours de notre départ : y’auraient-il encore de profondes traditions en Chine, une douceur de vivre – serions-nous complètement « passés à côté » de tout ceci pendant les six dernières semaines ?

Après des débuts très prometteurs dans les atmosphères stimulantes de Guangzhou et Hangzhou puis la bonne chère, l’extraordinaire accueil et les paysages somptueux de Tunxi et la montagne jaune de Huang Shan, nous faisons depuis Shanghai l’expérience d’un pays pressé, stressé, gris et sans finesse qui semble uniquement motivé par l’argent, la réussite sociale et la croissance économique. Alors, qui du canard ou de nos yeux est plus proche de la réalité ? Faute de pouvoir demander l’avis du défunt animal, nous avons tenté de mettre un peu d’ordre dans nos pensées. Qu’est-ce qui nous a tant surpris, qu’avons nous pu rater, et qu’est-ce qui a pu causer tout cela ?

Bon, tout d’abord et sans juger en rien un pays bien trop complexe et étendu pour être compris en quelques semaines, il nous faut bien admettre que notre expérience quotidienne, passionnante dans le Sud, est devenue franchement pesante à partir de Shanghai. La pollution terrible, qui rend l’air lourd et irrespirable et donne un teint gris et plombé aux journées les plus ensoleillées, y est sans doute pour quelque chose. L’impression également d’être dans un pays déchiré, qui affirme une identité nationale et des traditions fortes mais dont les habitants -citadins en tout cas- se comportent en individualistes forcenés dont la principale distraction semble consister, comme à Suzhou, à empiler les signes extérieurs de richesse, avec pour ceux qui en ont les moyens une forte prédilection pour les marques occidentales.

Certes, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs et il est un peu facile, pour une génération d’Européens qui n’a jamais eu à choisir entre traditions et confort matériel, de s’émouvoir des excès d’une nation qui tente d’effectuer en quelques décennies une mutation que notre continent a eu bien plus d’un siècle pour mener à bien. Mais quand on débarque dans le métro de Shanghai après avoir visité les résidences traditionnelles de Suzhou, tout entières dédiées à l’harmonie et au recueillement et dont les pièces à l’architecture dépouillée facilitaient la méditation et l’observation de la nature, on se dit quand même que le chaos d’un capitalisme débridé a bel et bien relégué aux oubliettes une longue tradition d’harmonie et d’équilibre… Où sont passés le « pavillon pour regarder les poissons folâtrer » et la « chambre pour apercevoir la lune » ?

Finalement, ce qui nous a le plus déprimés à partir de Shanghai est l’impression récurrente d’un environnement sans chaleur et sans amour, mélange de platitude et d’agressivité seulement contredites par la convivialité des restaurants. A l’exception du Sud-Est et notamment du Guangdong, depuis longtemps ouvert vers l’extérieur et plus éloigné du pouvoir central, on a l’impression que cette ambiance étrange traduit le « contrat » implicite passé par l’Etat chinois avec la population depuis les années 80 : une liberté absolue dans la recherche de l’enrichissement matériel conditionnée à un renoncement tout aussi net en matière de politique et de liberté d’expression. Un arrangement d’apparence bancale, mais qui a pu satisfaire à la fois une population qui ne disposait ni de l’un, ni de l’autre sous Mao et un Etat qui a habilement encouragé et encadré une croissance économique phénoménale tout en maintenant sans trop de difficultés un pouvoir politique incontesté. Beaucoup de réussite dans les chiffres, un peu moins peut-être dans l’ambiance…

Toutefois, c’est peut-être cette insolente réussite économique qui va remettre en question la seconde partie du contrat ; avec la montée de l’inflation, des inégalités sociales et du nombre de laissés pour compte, les insatisfactions montent et les incidents se multiplient dans un pays au tissu social fragilisé par l’éclatement des structures traditionnelles (famille notamment). Même si cela prendra du temps, on peut penser que le pouvoir chinois sera progressivement contraint de mener le pays vers un mode de développement plus équilibré.

Pour finir, on doit enfin avouer que notre -mauvaise- habitude de passer beaucoup de temps dans les grandes métropoles a certainement influencé notre point de vue (certaines des campagnes que nous avons visitées étaient nettement plus sympathiques), et que certains endroits nous ont réservé d’excellentes surprises : les gens à Guangzhou étaient extrêmement ouverts et sympathiques, et nous avons reçu du côté de Tunxi un accueil magnifique dont nous garderons un excellent souvenir. C’est surtout dans les plus grandes villes que la machine semble s’être un peu emballée et que les gens, souvent arrivés de la campagne depuis peu dans l’espoir de mettre rapidement un peu d’argent de côté, semblent dépassés et n’ont d’autre solution que de penser tout d’abord à eux-mêmes. Peut-être est-ce finalement une étape inévitable dans le développement d’un pays à l’histoire particulière, et qui a dû tant reconstruire après des années d’un régime qui l’ont à la fois laissé exsangue et coupé de ses traditions ?

Voilà, un canard au goût un peu amer donc, mais de l’espoir !

Une Réponse to “Un canard au goût amer”

  1. placet Says:

    Bonjour,

    Certes,On pourra toujours me reprocher de ne pas être totalement objectif, mais incontestablement l’analyse la plus riche qu’il m’ait été donné de lire sur la situation de la Chine et sa probable évolution. Riche, condensé, Mesdames et messieurs les insipides blalblateurs payés à la ligne de pâle copie, prenez de la graine.
    Continuez.

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