L’histoire inversée du lièvre et de la tortue ?

Après trois mois en Asie du Sud-Est conclus par l’ambiance désordonnée et parfois rugueuse du nord du Vietnam, Hong Kong et son environnement ultra moderne et « stérilisé » ont tout d’abord marqué pour nous le retour à une ambiance plus familière. On y retrouve d’ailleurs beaucoup de traits londoniens, hérités de la période d’administration anglaise qui a pris fin en 1997. 

A bien y regarder pourtant, Hong Kong est bien plus qu’un clone des principales métropoles occidentales, et est à de nombreux égards bien plus moderne. Les intérieurs usés et les murs à la couleur suspecte de Heathrow ou Orly font pâle figure face à l’agencement et la propreté cliniques de l’aéroport de Hong Kong, et les toilettes futuristes du centre commercial Pacific Place, aux boiseries ondulantes et à la propreté impeccable, nous ont laissés pantois. J’aurais volontiers pris quelques photos des toilettes des hommes, n’eut été la présence contrariante de jeunes gens très soignés et désireux de faire plus ample connaissance…

Soit, mais à quoi bon risquer sa vertu dans l’observation des toilettes locales ? Pas évident, si ce n’est qu’elles nous offrent un parallèle intéressant avec les innombrables téléphones portables que nous avons croisés jusque dans les coins les plus reculés de l’Asie du sud-est et les connections wi fi gratuites et rapides offertes par 95% des hôtels dans lesquels nous avons séjourné, même les plus modestes ! Dans un cas comme dans l’autre, des pays dits « émergents » -statut d’ailleurs discutable en ce qui concerne Hong Kong- offrent des équipements plus modernes et technologiquement avancés que beaucoup de pays « développés ».

Dans le cas des toilettes, il pourrait ne s’agir que d’un décalage dans le temps -Pacific Place n’ayant qu’une dizaine d’années, il offre logiquement des équipements plus modernes qu’un centre commercial ancien ; même observation quant aux transports en commun. Les technologies sans fil sont par contre l’exemple le plus frappant de la théorie connue en anglais sous le nom de leapfrogging ou saute-mouton (la grenouille –frog– s’est d’ailleurs transformée en mouton en passant d’une langue à l’autre, allez savoir pourquoi…). Elle est dérivée du concept de destruction créative de Joseph Schumpeter, économiste autrichien du début du 20ème. Selon lui, les entreprises leader sur un marché qui hésitent à « tuer la poule aux oeufs d’or » en investissant dans de nouveaux standards se retrouvent fréquemment à la traîne lorsque des sociétés plus dynamiques imposent des produits ou technologies radicalement nouveaux qui supplantent l’offre existante. De même, des pays émergents au réseau filaire inexistant sont devenus des précurseurs de la téléphonie ou de l’internet sans fil en concentrant leurs efforts sur cette nouvelle technologie et en « zappant » complètement les coûteux réseaux de téléphonie fixe (d’où le concept de « saute-mouton »).

D’autres exemples significatifs de leapfrogging existent, notamment dans le domaine de l’énergie, tels que le développement de l’éthanol au Brésil pour remplacer les combustibles fossiles (exemple suivi depuis et à grande échelle par les Etats-Unis). En Chine, la ville de Rizhao a investi massivement dans l’énergie solaire et le recyclage d’émissions de méthane afin de diminuer sa consommation énergétique et ses émissions de dioxyde de carbone. La majorité des foyers sont désormais équipés de chauffe-eau solaires et la plupart des éclairages municipaux fonctionnent à partir de cellules photovoltaïques. Si cette politique est avant tout un début de réponse à la situation environnementale critique du pays, elle est aussi l’exemple d’une collectivité qui s’extrait d’une dépendance forte à l’égard d’une technologie existante en investissant massivement dans une autre moins polluante et prend une position de précurseur en la matière. Son exemple a depuis été repris par plusieurs villes occidentales -au Canada et en Scandinavie notamment.

On peut clore ici cette énumération, d’autant plus que de nombreux contre-exemples existent de tentatives avortées de leapfrogging. En terme de modernité, les sceptiques pourraient également nous objecter que de nombreux quartiers de Hong Kong n’ont rien de resplendissant dès lors qu’on s’éloigne de la baie de Victoria, et que la croissance des pays en développement n’est pas exactement un thème nouveau. Ceux-ci ne nous ont pas attendus pour croître à grandes enjambées et à l’inverse, ce « rattrapage » ne se fera pas sans heurts ! Mais il est très impressionnant pour nous de le constater de visu, surtout au moment où de nombreuses nations émergentes voient leurs ressources financières accrues par la hausse du prix des matières premières et où leur épargne et leurs réserves financières croissantes contrastent avec l’endettement colossal de nombreux pays développés. Pas le moment d’être condescendants, donc – parfois, et contrairement à ce que dit la fable, rien ne sert de partir à temps si on ne court pas assez vite !

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