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Carnet de route patagonien, quatrième partie : Ushuaia, un étonnant « bout du monde »…

Posted in Economie & Finance, Voyage - Argentine with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 26 novembre 2009 by Placet

Aéroport d'Ushuaia

Après les immenses plaines battues par le vent d’El Calafate, allions-nous trouver avec le « bout du monde » d’Ushuaia et de la Terre de Feu un endroit encore plus sauvage et défiant l’imagination ? Réponse en arrivant à l’aéroport d’Ushuaia après un vol nettement moins passionnant et plus chaotique que le précédent : plus sauvage pas sûr, différent sans doute…

Ushuaia by night

Si El Calafate surprend par l’immensité qui l’entoure et que souligne le très long trajet depuis l’aéroport, Ushuaia est au contraire coincée entre le canal de Beagle et une série de cerros (monts) enneigés. La ville, initialement limitée à quelque bâtiments sur le front de mer, semble s’être progressivement insinuée sur les flancs des collines environnantes puis en direction du petit aéroport. Les maisons, de toutes les couleurs et de toutes les formes, ont pour seul point commun une structure étonnante de bois et de tôle ondulée et l’architecture, de plus en plus hétéroclite à mesure que l’on s’éloigne du centre, reflète le développement récent et hâtif de la ville.

Phare des Eclaireurs

Ushuaia sous la neige

L’histoire d’Ushuaia est finalement assez proche de celle de la Patagonie dans son ensemble : au début vivaient les Indiens Yahgan, installés en Terre de Feu il y à plus de dix mille ans. Puis vinrent les Européens, navigateurs et aventuriers, qui gardèrent un rôle relativement mineur jusqu’au 19è siècle, lorsque la nouvelle république argentine décida de coloniser les territoires du Sud et de développer l’élevage ovin. On envoya alors des missionnaires pour évangéliser les populations indigènes avant de passer à des méthodes plus radicales devant le peu de succès de leurs initiatives et le besoin aigu de terres pour les troupeaux. Les oreilles puis la tête des Yahgan furent mises à prix et la population indigène déclina très rapidement. Les missions fermèrent faute de candidats à l’évangélisation et Ushuaia, fondée en 1884 par des missionnaires anglicans, se réinventa ironiquement en prison en 1902. Alors que les estancias fleurissaient alentour grâce au prix élevé de la laine, les détenus construisaient progressivement la ville sous une surveillance limitée, tant les barrières naturelles à l’évasion étaient fortes. Mais la prison ferma en 1947 et la ville, à l’image de la région, peina à se réinventer jusqu’aux années 1970.

Estancia Harberton

Ushuaia ne comptait ainsi que 5 000 habitants lorsque le gouvernement argentin décida en 1972 de faire de la Terre de Feu une zone économique spéciale à l’aide notamment d’une série d’incitations fiscales. Cette initiative originale (deux autres seulement ont été mises en place en Amérique latine – les maquilas mexicaines et la SEZ de Manaus au Brésil) entraîna rapidement l’installation de nombreuses entreprises asiatiques (Sanyo, Samsung) et argentines (Teltron) du secteur de l’électronique et permit à la région de se réinventer en centre d’assemblage de TVs HD ou de téléphones mobiles. La plupart de ces groupes choisirent toutefois Rio Grande, l’autre centre urbain de la Terre de Feu, et on assista ainsi à une bipolarisation de l’économie régionale avec l’industrie au nord-est et le tourisme et l’administration à Ushuaia. 

Estancia Harberton - bidons rouillés

Si on ajoute une dose de pétrole et surtout de gaz sur les côtes de la Terre de Feu et une industrie du crabe et de la crevette florissante, la région se porte plutôt bien et cette forte croissance commence en fait à poser de sérieux problèmes. La population est passée à 45 000 habitants en 2000 et désormais 65 000, les prix de l’immobilier ne cessent d’augmenter et de nombreux jeunes sont condamnés à vivre de plus en plus longtemps chez leurs parents. La rançon du succès en quelque sorte.

Estancia Harberton

Le principal dilemme actuel d’Ushuaia consiste toutefois à gérer précautionneusement sa manne touristique de « bout du monde » tout en rappelant que l’Argentine ne s’arrête pas là et en se positionnant comme point d’accès privilégié vers l’Antarctique, prochain enjeu économique majeur de la région. Ushuaia a en effet durement lutté, mêlant publicité racoleuse et recours administratifs, pour ravir le titre de « ville la plus au sud de la planète » à Puerto Williams, base navale chilienne située au sud du canal de Beagle mais apparemment trop petite, avec 2 000 habitants, pour être considérée comme une « ville » (allez savoir !). Victoire très lucrative certes, mais avec la croissance du tourisme en Antarctique et surtout sa richesse en ressources naturelles, c’est avec Punta Arenas, son alter ego chilien qu’Ushuaia est désormais en compétition pour s’affirmer comme le principal point d’accès vers l’Antarctique. Une ville au profil très similaire à Ushuaia, qui a depuis longtemps servi de « tête de pont » aux ambitions chiliennes dans la région, de colonie pénale et de point d’accès vers la mer. Affaire à suivre !

Estancia Harberton - épave

Enfin, laissant de côté l’avenir de la région pour retourner un peu dans son histoire et son passé, nous avons décidé de passer une nuit à l’estancia Harberton, située à l’est d’Ushuaia sur l’embouchure du canal de Beagle. Fondée en 1886 par Thomas Bridges, un missionnaire anglican qui a consacré sa vie à l’étude des Indiens Yahgan et de leur langue, l’estancia est désormais gérée par ses descendants (troisième génération) et partagée entre le tourisme et un centre de biologie marine. Nous y avons passé un moment très rafraîchissant à de nombreux égards, à nous promener dans la baie et les collines au creux desquelles l’estancia est nichée, parcourir le dictionnaire Yahgan élaboré par Thomas Bridges près du poêle de la petite cabine où nous logions et partager un dîner surréaliste avec les propriétaires de l’estancia. Rappel étonnant de l’histoire de la région, de ses immigrés européens qui y recréent jardins anglais et ambiance de salon de thé et plus généralement d’un univers suranné de « grands propriétaires terriens » qui nous rappelle que les traditions démocratiques et égalitaires sont décidément bien récentes et fragiles dans certains pays… Une aventure hors du temps qui se terminera par une course sous la neige pour attraper le seul bateau de la journée qui nous ramène vers Ushuaia, avec dans la tête squelettes de pingouins et fanons de baleine (ainsi que des odeurs de formol !) suite à notre visite du passionnant musée Acatushun créé par les gérants d’Harberton et dédié aux mammifères marins de la Terre de Feu. On a beaucoup appris sur les manchots et autres cétacés pour lesquels Anne s’était passionnée dans un article précédent (voir http://anneetdavid.wordpress.com/2009/11/09/argentine-ushuaia-le-bout-du-monde-et-ses-etranges-habitants/) !

Estancia Harberton - hangar à bateaux

Voilà, un séjour à part dans un environnement fascinant, rendu plus unique encore par la demi-lumière qui règne en permanence sur Ushuaia et ses environs – même le froid, que nous avons parfois maudit, et la neige fréquente ont contribué à rendre ces quelques jours plus mémorables encore. Avec 40°C à Mendoza, on regretterait presque la fraîcheur australe… Rendez-vous dans quelques jours pour quelques dernières réflexions et anecdotes sur la Patagonie !

© Anne and David Placet and http://anneetdavid.wordpress.com, 2009. Unauthorized use and duplication of this material (texts, pictures and videos) without express and written permission from this blog’s authors is strictly prohibited.

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