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En visite chez Don Pablo

Posted in Voyage - Chili with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 2 février 2010 by Placet

Santiago et Valparaiso : deux villes au caractère bien différent, voire franchement opposé. L’une est aussi rangée, bien entretenue et affairée que l’autre est exubérante, déglinguée et artistique. Un point commun toutefois -toutes deux ont eu pour résident le poète Pablo Neruda, héros littéraire du pays, Prix Nobel en 1971 et dont le fort engagement politique a marqué une vie variée et tumultueuse. Petite visite guidée de ses maisons, avec pour commencer une brève biographie du propriétaire.

Pablo Neruda, graffito mural, Valparaiso

Né en 1904 dans une famille modeste, Neruda va très vite s’engager dans la voie de l’écriture. Il prend à l’âge de seize ans son nom de plume -nom emprunté à un poète tchèque et prénom à Verlaine-, s’installe à Santiago et publie en 1923 ses premiers volumes de vers (Crépusculaire puis Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée). En quête de réussite matérielle, il entame en 1927 une longue carrière diplomatique comme consul honoraire en Asie du sud-est. En poste en Espagne au commencement de la guerre civile, il va s’y lier avec de nombreux artistes et prendre publiquement parti pour le camp républicain. Son engagement communiste grandit après l’exécution de Garcia Lorca par les forces franquistes et ne le quittera plus. Le retour de Neruda au Chili en 1945 marque une étape colorée de sa vie : élu sénateur pour la région de l’Atacama, il doit entrer dans la clandestinité en 1948 lorsque le président González Videla (dont Neruda avait dirigé la campagne électorale !) bannit le parti communiste. D’abord caché par des amis à Valparaiso, il passe finalement en Argentine puis en Europe, d’où il voyage notamment en URSS, en Inde et au Mexique. Son séjour sur l’île de Capri sera par ailleurs relaté dans le film Il Postino. Suite à la chute de González Videla, Neruda retourne en 1952 au Chili où il passera l’essentiel des vingt dernières années de sa vie. Il en profite au passage pour divorcer de sa seconde femme et s’installer avec sa maîtresse, Matilde Urrutia, qu’il ne (qui ne le ?) quittera plus. Engagé politiquement auprès de Salvador Allende, il décède (de mort naturelle !) quelques jours après le coup d’état de Pinochet en septembre 1973, deux ans après avoir enfin reçu le Prix Nobel de littérature.

Valparaiso - vue de "La Chascona", maison de Pablo Neruda

Une vie et une personnalité hautes en couleurs donc, qu’on retrouve -avec leurs paradoxes- en visitant les maisons du poète. Neruda en possédait trois dans le centre du Chili – une dans l’Isla Negra près de Valparaiso (sa « résidence principale », la première qu’il a construite et la seule que nous n’avons pas visitée), une autre dans le quartier de Bellavista à Santiago (construite en 1953 pour sa maîtresse Matilde) et la dernière (achetée en 1959) sur les hauteurs de Valparaiso. Des endroits étonnants, dont les nombreux points communs illustrent la personnalité complexe de Don Pablo, comme ses amis l’appelaient :

  • De véritables organismes vivants à la forme et au contenu évolutifs : souvent en voyage ou en exil, Neruda a pris son temps pour construire et aménager ses trois maisons -une aile en plus par ci, un étage par là… La maison d’Isla Negra s’est étendue pendant trente ans, alors que La Chascona à Santiago a gagné une aile entière lorsque Don Pablo s’y est installé officiellement avec Matilde. A Santiago comme à Valpo, l’intérieur est un vrai bric-à-brac d’objets recueillis au gré des séjours à l’étranger du poète, d’oeuvres reçues (ou troquées) d’amis artistes ou de souvenirs chinés dans des marchés ou des ventes aux enchères. Porcelaine, verreries, tableaux, manuscrits, sculptures, affiches publicitaires et même un oiseau empaillé qui orne le salon de La Sebastiana à Valparaiso… La salle de travail de La Chascona accueille par ailleurs un hideux portrait de femme du 17ème siècle, dont Neruda disait qu’il l’incitait à rester concentré ! En grand enfant (gâté), Neruda disait avoir « assemblé une collection de jouets dont il ne peut se passer et une maison dans laquelle il peut jouer du matin au soir »
  • Une fascination pour l’océan et les navires : les trois maisons de Neruda partagent à la fois des vues exceptionnelles (notamment à Valpo, où la maison surplombe la ville) et une architecture ou une décoration sur le thème marin. Isla Negra naturellement, qui surplombe le Pacifique et dont le salon est entièrement recouvert de bois prélevé sur des épaves de navires, mais aussi La Chascona et La Sebastiana, dont plusieurs pièces ont été conçues pour rappeler la cabine d’un bateau et hébergent lampes-tempête, figures de proue et fenêtres en hublot. Ironiquement, Neruda était fasciné par l’océan mais avait peur de l’eau – ses demeures lui ont donc servi de « navire de substitution », d’où il jouissait d’une vue imprenable sur l’océan sans jamais avoir à s’y risquer… 
  • La maison d’un bon vivant aimant recevoir : le plan de La Chascona est révélateur des (pré-)occupations du maître des lieux puisque la maison se compose de trois bâtiments distincts – l’« estomac » où l’on mange et fait la fête, le « coeur » où l’on aime et la « tête » où l’on travaille. Toutefois, l’aménagement des lieux laisse entrevoir une hiérarchie intéressante, si l’on en croit la place centrale tenue dans chaque maison par la salle à manger et le bar. Don Pablo était d’ailleurs très fier de ses zincs, tous magnifiques et derrière lesquels il aimait à préparer pour ses invités des cocktails sophistiqués. Bref, une ambiance festive et décontractée, épicée parfois d’une touche de clandestinité (La Chascona a d’abord été construite pour héberger les amours de Neruda et de Matilde, qui n’était alors que sa maîtresse). S’il aimait recevoir et vivre dans le confort, il semble d’ailleurs que Neruda tenait aussi à son statut : hors de question de le déranger pendant ses heures d’écriture -à l’encre verte, couleur de l’espoir-, mais aussi d’interrompre sa sieste quotidienne…

 

Banquet chez Don Pablo - graffito mural, Valparaiso

Finalement, le contraste entre l’engagement communiste fort et jamais renié du poète et son mode de vie plus que luxueux n’est pas le moindre des paradoxes de ce personnage étonnant. Doit-on retenir de lui l’enfant gâté, ne se refusant rien ni matériellement ni sentimentalement – si Matilde, sa troisième épouse, fut incontestablement la femme de sa vie, il semble qu’elle ne fut pas sa dernière maîtresse !- ou l’écrivain engagé qui toute sa vie a pris le parti des classes opprimées d’Amérique du Sud, s’exposant fréquemment à la censure et l’exil ?

Pas évident de trancher -il n’en est d’ailleurs pas besoin-, mais l’application de Neruda à trouver dans le quotidien une grande joie de vivre me semble intéressante. Comme beaucoup d’artistes du milieu du 20ème siècle, il a su dans sa vie comme dans son oeuvre déceler ou créer espoir et bonne humeur, et c’est quelque chose qui me semble souvent manquer dans l’art contemporain, volontiers narcissique et fréquemment névrotique. Même constat par exemple qu’à propos des mouvements dada ou surréaliste -on peut ou non aimer leur travail et le trouver parfois superficiel, mais la bonne humeur et la joie de vivre qui s’en dégagent sont aussi contagieuses que rafraîchissantes ! 

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Couleur rouille : le cimetière de trains d’Uyuni

Posted in Voyage - Bolivie with tags , , , , , , , on 30 janvier 2010 by Placet

Aujourd’hui, nous partons en quête de notre dernière couleur pour achever cette chronique sur l’altiplano bolivien. Après le vert et l’ocre de l’altiplano, l’arc-en-ciel des lagunes et le blanc du salar, nous allons découvrir la rouille d’un étonnant cimetière de trains…

Il est localisé à l’extérieur de la ville d’Uyuni, au milieu d’une grande étendue aride. Il est toujours tristement connecté à la ville par la vieille voie ferrée rouillée, qui reliait les mines locales aux ports de l’Océan Pacifique.

La Bolivie, comme tout le continent américain, a connu la colonisation et ce sont donc les étrangers qui ont pris en charge la gestion de ses ressources et la construction des voies de communication destinées à les acheminer hors du pays. C’est ainsi qu’une communauté d’ingénieurs anglais invités par la compagnie de train bolivienne et par Antofagasta, une société financée par les Britanniques, est venue s’installer à Uyuni à la fin du 19ème siècle. Leur mission était de développer un réseau ferroviaire, projet qu’ils ont mené à bien en tout juste quatre ans de 1888 à 1892.

Le président bolivien de l’époque a très largement soutenu le projet, car il était convaincu qu’un système de transport efficace assurerait une bonne croissance économique au pays. Malheureusement pour lui, cela ne fut pas l’avis de tous, puisque la population locale d’Améridiens, les Aymara, le considérèrent comme une intrusion sur leur territoire et organisèrent une ardente campagne de sabotage. On ne peut s’empêcher de penser aux images du far west américain…

Finalement le chemin de fer bolivien connut son coup de grâce dans les années 1940 lorsque l’industrie minière, alors son unique client, s’effondra en raison de l’épuisement des ressources. C’est ainsi que les locomotives et les wagons échouèrent dans le désert aux portes de la ville d’Uyuni, pour le plus grand plaisir des touristes.

Cimetière de train d'Uyuni

Cimetière de trains d'Uyuni

"Besoin d'un mécanicien"

Cimetière de trains d'Uyuni

"Ainsi va la vie"

Cimetière de trains d'Uyuni

Après une session photo des plus amusantes, nous voilà de nouveau sur la route pour les six dernières heures du périple, qui nous ramèneront à la ville de Tupiza. Il est temps de dire au revoir à nos compagnons de route et de se diriger vers Sucre et La Paz, que David vous a déjà décrites.

Talia, notre pétillante "mama de Bolivia"

Nous avons décidé dans nos prochains articles de vous ramener dans un environnement plus urbain, et c’est par les étonnantes maisons de Pablo Neruda à Santiago du Chili et Valparaiso que nous commencerons. Voilà, pour vous mettre l’eau à la bouche, un portrait de son étonnant propriétaire, croisé sur les murs de Valparaiso :

Pablo Neruda, graffito mural, Valparaiso

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Première traversée des Andes…

Posted in Voyage - Argentine, Voyage - Chili with tags , , , , , , , on 1 décembre 2009 by Placet
Peu de temps ces derniers jours pour écrire tranquillement, alors nous vous proposons quelques photos de notre première traversée des Andes (en bus, rien de particulièrement sportif :-)…). Trajet très agréable entre Santiago de Chile et Mendoza, avec une symétrie amusante de part et d’autre des Andes puisque nous avons débuté notre trajet au milieu des vignes chiliennes et l’avons terminé par la traversée de leurs concurrentes argentines.

Cordillère des Andes - versant chilien

Cordillère des Andes - versant chilien

Si les vignobles de la région sont sans doute plus spectaculaires en automne ou en hiver, le passage des Andes est particulièrement impressionnant. Route de montagne rugueuse et très abrupte côté chilien, avec beaucoup de lacets serrés dans un décor de roches et de neige assez gris. On passe devant la station de ski de Portillo, célèbre pour avoir accueilli les championnats du monde de ski alpin en 1965 et pour servir désormais de terrain d’entraînement estival à plusieurs équipes nationales. Le terrain se fait de plus en plus gris et « lunaire » à l’approche de la frontière, on n’est pourtant qu’à 3 000 mètres d’altitude à peine.

Cordillère des Andes - versant argentin

Cordillère des Andes - versant argentin

Après un passage de douane amusant et des contrôles plus procéduriers que stricts, le paysage change immédiatement sur le versant argentin, avec une plaine buissonneuse et des massifs montagneux plus colorés que du côté chilien – ou est-ce le soleil qui s’est levé ? Les enseignes usées des quelques auberges et hôtels en bord de route nous rappellent dans un joyeux désordre que nous sommes (pour notre plus grand plaisir !) de retour en Argentine. Le contraste est net avec l’aspect sérieux ascendant rigide de Portillo et symbolise de façon amusante l’ambiance profondément différente de deux pays pourtant voisins – nous y reviendrons. Encore quelques heures de voyage tranquilles et nous arrivons dans la chaleur étouffante de Mendoza, ville plus calme et jolie que passionnante.

Cordillère des Andes - versant argentin

Cordillère des Andes - versant argentin

Un peu de repos avant de passer la journée du lendemain à sillonner en vélo les vignobles des environs. Rien de particulier à signaler à ce propos, les vignobles sont agréables et les vignerons très accueillants, mais les vins que nous avons goûtés ne nous ont pas laissé un souvenir impérissable (peut-être avions nous des attentes trop élevées ?). Il a par contre, sur le chemin du retour, donné des ailes à Anne qui pédalait fort difficilement avant nos premières visites de caves. La prochaine fois, nous programmerons notre première dégustation après cent ou deux cents mètres, et nous devrions avoir le temps d’en faire beaucoup plus !

Bodega La Rural - Mendoza

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