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Qui est in, qui est out – un peu d’économie japonaise

Posted in Economie & Finance, Voyage - Japon with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 6 février 2010 by Placet

D’avance pardon à tous – l’envie me reprend de parler d’économie sur le blog. Non seulement cela me démange depuis un petit moment, mais c’est l’occasion d’évoquer à nouveau la plus surprenante de nos destinations : le Japon. Si la vie quotidienne dans l’archipel ne cesse en effet de surprendre, l’économie y est tout aussi déroutante : modèle de réussite dans les années 1970-80 au point de dépasser et d’écoeurer les Etats-Unis, aujourd’hui encore deuxième économie mondiale, friand d’innovation technologique et doté d’une monnaie très recherchée en temps de crise, le Japon est pourtant un pays à la population vieillissante, qui lutte avec la déflation et ne s’est toujours pas remis de la crise de 1990. Un cocktail étonnant que je m’étais promis de démêler ou tout au moins de comprendre un petit peu mieux avant de quitter l’archipel. Quelques mois plus tard, je trouve enfin le temps de rassembler mes observations sur l’étrange mécanique économique nippone. Si ça vous tente, ouvrons le capot et tentons ensemble de trouver d’où vient la panne !

  • Les symptômes sont-ils vraiment sérieux ?

En un mot : oui. Le PIB japonais, après avoir crû à un rythme anémique (1% par an) entre 1990 et 2003, s’est ensuite légèrement emballé mais la crise financière de 2008 l’a ramené cinq ans en arrière. Le Japon a été le pays du G20 dont l’économie a le plus souffert de la crise (PIB en baisse de 14% en rythme annualisé au 1er trimestre 2009 !) en raison d’une forte dépendance aux exportations, touchées de plein fouet (-50% en février 2009, au plus fort de la crise) par la baisse de la demande mondiale. La Banque du Japon maintient ses taux directeurs proches de 0 depuis vingt ans pour lutter contre la déflation et les prix de l’immobilier et de la bourse restent inférieurs de 70% à leurs plus hauts de 1990 ! Enfin, la dette publique ne cesse de croître et représente désormais deux fois le PIB (un record mondial, seul le Zimbabwe fait pire et même l’Italie fait mieux !) alors que les ménages japonais, qui l’ont jusqu’ici gracieusement financée, vieillissent et épargnent donc de moins en moins (2% de leur revenu disponible en 2007 contre près de 15% au début des années 1990). L’année 2010 s’annonce correcte avec la reprise de la demande mondiale et notamment chinoise qui devrait soutenir les exportations, mais l’état du patient demeure sérieux. Pourquoi ?

Cosplay zoku - Yoyogi park, Tokyo

  • Une « décennie perdue »dont le pays cherche toujours à se remettre…

L’économie japonaise ne s’est toujours pas remise de l’éclatement de la bulle financière et immobilière de 1990. Pas complètement surprenant, quand l’énormité des excès commis à l’époque ferait passer ceux de 2008 pour des broutilles ! Les actions japonaises s’échangeaient au plus fort de la bulle à près de 100 fois leurs bénéfices (contre une moyenne historique de 15 fois dans les pays occidentaux) et la valeur des actions cotées à la bourse de Tokyo représentait 60% de la capitalisation boursière mondiale. Dans le même temps, les propriétés les plus recherchées du quartier de Ginza à Tokyo approchaient un million de dollars (!) le mètre carré. Et pour devenir membre des clubs de golf les plus réputés, comme le Koganei Country Club, il fallait débourser environ 3 millions de dollars… En plus d’atteindre des niveaux absolument délirants, cette bulle a eu le double inconvénient de se porter sur des actifs « non productifs » (immobilier, oeuvres d’art, abonnements de golf sur lesquels même des entreprises spéculaient !) et d’être largement financée par emprunt, affectant donc directement le système bancaire lorsqu’elle a éclaté. A l’inverse, la bulle internet de 2000, également spectaculaire, a eu le mérite de financer une nouvelle industrie et n’a englouti « que » les capitaux des actionnaires sans impacter les banques, qu’elle n’avait que très peu sollicitées. Mais surtout, le long chemin nécessaire pour revenir au Japon à des valorisations « raisonnables » s’est étalé sur plus de dix ans, l’Etat ayant pour « sauver la face » choisi de maintenir en vie des banques et des entreprises moribondes (les « zombies »). Banques incapables de prêter, entreprises saines concurrencées par des canards boiteux soutenus par l’Etat : impossible de redémarrer vraiment sans faire table rase du passé, d’autant que la concurrence taïwanaise et coréenne dans les industries clés de l’automobile et de l’électronique ne cessait de s’intensifier…

  • … Et qui a révélé une « fracture »béante dans la société japonaise

Si les banques ont enfin été encouragées à reconnaître et se débarrasser de leurs prêts sans espoir de recouvrement (les non performing loans) après la crise bancaire de 1997-98, la « décennie perdue » a profondément bouleversé les structures sociales du pays et mis en évidence ses faiblesses structurelles, notamment son vieillissement accéléré. En nous promenant dans les rues de Tokyo, nous avons été frappés par le désoeuvrement et l’aliénation de nombreux jeunes Japonais, qui culminent le dimanche lorsque de très jeunes adolescentes de banlieue viennent passer la journée à Yoyogi Park, déguisées en personnages de manga aguichants alors que leur ours en peluche trône encore sur leur valise(http://anneetdavid.wordpress.com/2009/10/28/japon-dimanche-apres-midi-a-yoyogi-park-tokyo/). Entre ces jeunes incapables de se projeter dans l’avenir et les salarymen assurés d’un emploi à vie en échange d’une fidélité sans faille à leur employeur, le dialogue semble bel et bien rompu… Héritiers d’une dette publique colossale et témoins d’une alarmante continuité politique (le LDP ou parti libéral était au pouvoir depuis 54 ans lorsqu’il a perdu les élections en août 2009 !), cette jeunesse marginalisée s’est progressivement désintéressée de la vie politique. L’arrivée au pouvoir du DPJ, le parti démocratique japonais, va-t-elle les convaincre de s’y investir à nouveau et de tenter de reprendre en main leur avenir ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

  • Jeunes et PME sacrifiés à un contrat social vieux d’un demi-siècle…

Le « contrat social » actuel a été mis en place après la seconde guerre mondiale, lorsque le pays se devait de reconstruire rapidement son économie et son outil industriel. Le gouvernement d’alors choisit de motiver la population active en lui offrant à la fois le plein emploi et la sécurité de l’emploi. En contrepartie de cette visibilité forte sur leur travail et leurs revenus, les actifs se devaient d’épargner massivement pour se constituer une retraite et compenser une couverture sociale minimaliste. Du côté des entreprises, de grands conglomérats « trop gros pour être abandonnés » et des pans entiers d’industries pas toujours rentables ont été soutenus à bout de bras afin de préserver l’emploi, souvent au détriment de PME plus rentables et réactives. Si cet équilibre artificiel fut préservé sans difficulté majeure tant que l’économie croissait à vive allure, le gouvernement s’est vu contraint de trouver des variables d’ajustement pour relancer l’économie et améliorer la compétitivité des entreprises à la fin des années 1990. La population active en place et les grandes entreprises étant « indéboulonnables », jeunes et PME furent choisis pour porter l’essentiel des sacrifices. Les plus jeunes notamment furent les premiers visés par les mesures de flexibilisation du marché du travail et représentent l’essentiel des emplois à temps partiel et des CDD qui comptent désormais pour un tiers de la population active. Plus grave, cette flexibilité accrue n’a pas été compensée par une amélioration de prestations sociales traditionnellement bien maigres : en plus d’occuper les emplois les plus instables, les jeunes actifs ne sont souvent pas éligibles aux prestations des entreprises (leur statut les en empêche) ni de l’Etat (ils ne cotisent pas assez). La politique familiale (congé maternité, garderie, etc.) étant par ailleurs quasi-inexistante, 70% des femmes abandonnent leur travail pour donner naissance. Chose impensable il y a dix ans, le taux de chômage dépasse désormais 4% et on compte plus de 600 000 jeunes hors du système éducatif et professionnel (les NEET ou « not in employment, education or training »).

Japon : papy boom time !

  • … D’où une consommation et une natalité en berne qui mettent en péril l’équilibre démographique et financier du pays

Consternante, cette situation met en péril aussi bien la reprise économique actuelle que l’équilibre à long terme du pays. La crise de 2008 a en effet rappelé les faiblesses structurelles de l’économie japonaise : dépendance excessive aux exportations, demande intérieure anémique et entreprises pas toujours efficientes et souvent protégées par des barrières à l’entrée artificielles. Dans l’immédiat, relancer la consommation des ménages est difficile alors que les jeunes actifs, qui devraient la soutenir en achetant un logement, une voiture ou en fondant une famille, en sont incapables tant ils manquent de moyens financiers et de visibilité sur leur avenir. Plus grave encore à long terme, les jeunes tardent à fonder une famille et le taux de fertilité, en chute libre, est désormais bien inférieur au taux de renouvellement des générations de 2,1. Proche de ce niveau en 1973, il est tombé à 1,5 au début des années 1990 et est désormais inférieur à 1,3, ce qui place le Japon au 184ème rang mondial en la matière (sur 195). Conséquence : la population vieillit (20% de 65 ans et plus) et a décliné pour la première fois en 2005. Si la tendance actuelle ne s’inverse pas, elle baissera de 25% d’ici à 2050 pour atteindre 95 millions contre 127 actuellement, soit 700 000 personnes en moins par an ! Des perspectives dramatiques en matière notamment de financement des retraites, qui laissent peu d’espoir aux plus jeunes et pourraient (devraient) inquiéter les plus âgés… Sauf à recourir massivement à l’immigration (pas franchement dans la tradition du pays !), il est nécessaire pour le gouvernement de relancer la natalité en offrant une couverture sociale accrue et des perspectives plus stables aux plus jeunes et de soutenir les PME créatrices d’emplois. Cela semble la seule façon possible de stopper le déclin de la population, de rééquilibrer la croissance vers la demande domestique et de n’avoir plus besoin de supporter l’emploi en subventionnant des entreprises et des exploitations agricoles inefficientes. Oui, mais voilà…

  • Où trouver l’argent pour relancer la natalité ?

Après vingt ans de plans de relance aussi pharaoniques qu’inutiles (grands travaux d’infrastructures, aménagement urbain), la dette publique dépasse 200% du PIB, la charge d’intérêts ne cesse de croître et les caisses de l’Etat et des collectivités locales sont vides ! Sauf à attendre une hypothétique relance économique qui lui rendrait un peu de marge de manoeuvre, l’Etat pourrait être tenté de prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire dans les poches des ménages (enfin, des plus riches et âgés) qui, malgré la baisse récente du taux d’épargne, disposent encore d’avoirs colossaux. Problème : ces mêmes ménages sont les principaux financiers de l’Etat, puisqu’ils achètent une part non négligeable de la dette émise par celui-ci (sous forme notamment de bons du Trésor). Cette structure de financement atypique, combinée aux vastes réserves de change créées par les excédents commerciaux, a permis au Japon de financer sa dette publique colossale sans dépendre des investisseurs étrangers. Bien utile au moment où les pays les plus en difficulté financièrement en 2008-09 (Islande, Irlande) l’ont avant tout été du fait de leur dette extérieure mais problématique car, de l’aveu même du gouvernement japonais, on a atteint le point de rupture où les épargnants locaux ne vont plus pouvoir absorber l’offre de dette en provenance de l’Etat. Pas facile dans ces conditions de leur demander un effort supplémentaire sous la forme par exemple d’impôts accrus…

  • Quelles conclusions tirer avant de refermer le capot ?

Y-a-t-il encore quelqu’un ? Allez, quelques dernières remarques avant de refermer le capot du véhicule et de passer à des sujets plus poétiques :

  • Plus encore que dans d’autres pays, l’avenir du Japon repose sur le comportement des plus jeunes et leur (ré-) intégration à un projet commun : s’ils n’ont pas les moyens de consommer ni d’avoir davantage d’enfants, la population va décroître très vite et on voit mal comment le système de retraites pourrait tenir. Pas évident pour une population qui ne dispose ni de la visibilité offerte par une couverture sociale solide (comme en Europe Continentale) ni de la culture (excessive) de l’endettement des pays anglo-saxons. L’Etat, mené par une classe politique particulièrement âgée et traditionnellement peu charismatique, va devoir déployer des trésors d’originalité pour redonner confiance aux plus jeunes…
  • Le financement des mesures nécessaires (amélioration des prestations sociales notamment) est particulièrement problématique au moment même où l’épargne des ménages ne parvient plus à absorber les besoins de financement de l’Etat japonais. L’Etat pourrait pour la première fois être contraint de se tourner plus largement vers des financements étrangers, ajoutant donc une dette extérieure accrue à une dette publique colossale. Le yen, traditionnellement perçu comme une monnaie « refuge » en temps de crise, y résisterait-il ?
  • Je ne me risquerais pas encore à parier sur une baisse du yen (d’autres s’y sont cassé les dents !), mais si elle se matérialise, elle favoriserait la compétitivité des entreprises exportatrices et il serait donc peut-être temps de se pencher à nouveaux sur les grandes valeurs japonaises. A l’inverse, leurs principaux concurrents, qui ont largement profité de la bonne tenue du yen depuis 2008 pour prendre des parts de marché, pourraient rapidement en souffrir – je pense notamment aux entreprises coréennes de l’électronique ou l’automobile. L’évolution des finances publiques japonaises, une clé comme une autre pour suivre la bourse de Séoul :-)

© Anne and David Placet and http://anneetdavid.wordpress.com, 2010. Unauthorized use and duplication of this material (texts, pictures and videos) without express and written permission from this blog’s authors is strictly prohibited.

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