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Qui est in, qui est out – un peu d’économie japonaise

Posted in Economie & Finance, Voyage - Japon with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 6 février 2010 by Placet

D’avance pardon à tous – l’envie me reprend de parler d’économie sur le blog. Non seulement cela me démange depuis un petit moment, mais c’est l’occasion d’évoquer à nouveau la plus surprenante de nos destinations : le Japon. Si la vie quotidienne dans l’archipel ne cesse en effet de surprendre, l’économie y est tout aussi déroutante : modèle de réussite dans les années 1970-80 au point de dépasser et d’écoeurer les Etats-Unis, aujourd’hui encore deuxième économie mondiale, friand d’innovation technologique et doté d’une monnaie très recherchée en temps de crise, le Japon est pourtant un pays à la population vieillissante, qui lutte avec la déflation et ne s’est toujours pas remis de la crise de 1990. Un cocktail étonnant que je m’étais promis de démêler ou tout au moins de comprendre un petit peu mieux avant de quitter l’archipel. Quelques mois plus tard, je trouve enfin le temps de rassembler mes observations sur l’étrange mécanique économique nippone. Si ça vous tente, ouvrons le capot et tentons ensemble de trouver d’où vient la panne !

  • Les symptômes sont-ils vraiment sérieux ?

En un mot : oui. Le PIB japonais, après avoir crû à un rythme anémique (1% par an) entre 1990 et 2003, s’est ensuite légèrement emballé mais la crise financière de 2008 l’a ramené cinq ans en arrière. Le Japon a été le pays du G20 dont l’économie a le plus souffert de la crise (PIB en baisse de 14% en rythme annualisé au 1er trimestre 2009 !) en raison d’une forte dépendance aux exportations, touchées de plein fouet (-50% en février 2009, au plus fort de la crise) par la baisse de la demande mondiale. La Banque du Japon maintient ses taux directeurs proches de 0 depuis vingt ans pour lutter contre la déflation et les prix de l’immobilier et de la bourse restent inférieurs de 70% à leurs plus hauts de 1990 ! Enfin, la dette publique ne cesse de croître et représente désormais deux fois le PIB (un record mondial, seul le Zimbabwe fait pire et même l’Italie fait mieux !) alors que les ménages japonais, qui l’ont jusqu’ici gracieusement financée, vieillissent et épargnent donc de moins en moins (2% de leur revenu disponible en 2007 contre près de 15% au début des années 1990). L’année 2010 s’annonce correcte avec la reprise de la demande mondiale et notamment chinoise qui devrait soutenir les exportations, mais l’état du patient demeure sérieux. Pourquoi ?

Cosplay zoku - Yoyogi park, Tokyo

  • Une « décennie perdue »dont le pays cherche toujours à se remettre…

L’économie japonaise ne s’est toujours pas remise de l’éclatement de la bulle financière et immobilière de 1990. Pas complètement surprenant, quand l’énormité des excès commis à l’époque ferait passer ceux de 2008 pour des broutilles ! Les actions japonaises s’échangeaient au plus fort de la bulle à près de 100 fois leurs bénéfices (contre une moyenne historique de 15 fois dans les pays occidentaux) et la valeur des actions cotées à la bourse de Tokyo représentait 60% de la capitalisation boursière mondiale. Dans le même temps, les propriétés les plus recherchées du quartier de Ginza à Tokyo approchaient un million de dollars (!) le mètre carré. Et pour devenir membre des clubs de golf les plus réputés, comme le Koganei Country Club, il fallait débourser environ 3 millions de dollars… En plus d’atteindre des niveaux absolument délirants, cette bulle a eu le double inconvénient de se porter sur des actifs « non productifs » (immobilier, oeuvres d’art, abonnements de golf sur lesquels même des entreprises spéculaient !) et d’être largement financée par emprunt, affectant donc directement le système bancaire lorsqu’elle a éclaté. A l’inverse, la bulle internet de 2000, également spectaculaire, a eu le mérite de financer une nouvelle industrie et n’a englouti « que » les capitaux des actionnaires sans impacter les banques, qu’elle n’avait que très peu sollicitées. Mais surtout, le long chemin nécessaire pour revenir au Japon à des valorisations « raisonnables » s’est étalé sur plus de dix ans, l’Etat ayant pour « sauver la face » choisi de maintenir en vie des banques et des entreprises moribondes (les « zombies »). Banques incapables de prêter, entreprises saines concurrencées par des canards boiteux soutenus par l’Etat : impossible de redémarrer vraiment sans faire table rase du passé, d’autant que la concurrence taïwanaise et coréenne dans les industries clés de l’automobile et de l’électronique ne cessait de s’intensifier…

  • … Et qui a révélé une « fracture »béante dans la société japonaise

Si les banques ont enfin été encouragées à reconnaître et se débarrasser de leurs prêts sans espoir de recouvrement (les non performing loans) après la crise bancaire de 1997-98, la « décennie perdue » a profondément bouleversé les structures sociales du pays et mis en évidence ses faiblesses structurelles, notamment son vieillissement accéléré. En nous promenant dans les rues de Tokyo, nous avons été frappés par le désoeuvrement et l’aliénation de nombreux jeunes Japonais, qui culminent le dimanche lorsque de très jeunes adolescentes de banlieue viennent passer la journée à Yoyogi Park, déguisées en personnages de manga aguichants alors que leur ours en peluche trône encore sur leur valise(http://anneetdavid.wordpress.com/2009/10/28/japon-dimanche-apres-midi-a-yoyogi-park-tokyo/). Entre ces jeunes incapables de se projeter dans l’avenir et les salarymen assurés d’un emploi à vie en échange d’une fidélité sans faille à leur employeur, le dialogue semble bel et bien rompu… Héritiers d’une dette publique colossale et témoins d’une alarmante continuité politique (le LDP ou parti libéral était au pouvoir depuis 54 ans lorsqu’il a perdu les élections en août 2009 !), cette jeunesse marginalisée s’est progressivement désintéressée de la vie politique. L’arrivée au pouvoir du DPJ, le parti démocratique japonais, va-t-elle les convaincre de s’y investir à nouveau et de tenter de reprendre en main leur avenir ? Et surtout, comment en est-on arrivé là ?

  • Jeunes et PME sacrifiés à un contrat social vieux d’un demi-siècle…

Le « contrat social » actuel a été mis en place après la seconde guerre mondiale, lorsque le pays se devait de reconstruire rapidement son économie et son outil industriel. Le gouvernement d’alors choisit de motiver la population active en lui offrant à la fois le plein emploi et la sécurité de l’emploi. En contrepartie de cette visibilité forte sur leur travail et leurs revenus, les actifs se devaient d’épargner massivement pour se constituer une retraite et compenser une couverture sociale minimaliste. Du côté des entreprises, de grands conglomérats « trop gros pour être abandonnés » et des pans entiers d’industries pas toujours rentables ont été soutenus à bout de bras afin de préserver l’emploi, souvent au détriment de PME plus rentables et réactives. Si cet équilibre artificiel fut préservé sans difficulté majeure tant que l’économie croissait à vive allure, le gouvernement s’est vu contraint de trouver des variables d’ajustement pour relancer l’économie et améliorer la compétitivité des entreprises à la fin des années 1990. La population active en place et les grandes entreprises étant « indéboulonnables », jeunes et PME furent choisis pour porter l’essentiel des sacrifices. Les plus jeunes notamment furent les premiers visés par les mesures de flexibilisation du marché du travail et représentent l’essentiel des emplois à temps partiel et des CDD qui comptent désormais pour un tiers de la population active. Plus grave, cette flexibilité accrue n’a pas été compensée par une amélioration de prestations sociales traditionnellement bien maigres : en plus d’occuper les emplois les plus instables, les jeunes actifs ne sont souvent pas éligibles aux prestations des entreprises (leur statut les en empêche) ni de l’Etat (ils ne cotisent pas assez). La politique familiale (congé maternité, garderie, etc.) étant par ailleurs quasi-inexistante, 70% des femmes abandonnent leur travail pour donner naissance. Chose impensable il y a dix ans, le taux de chômage dépasse désormais 4% et on compte plus de 600 000 jeunes hors du système éducatif et professionnel (les NEET ou « not in employment, education or training »).

Japon : papy boom time !

  • … D’où une consommation et une natalité en berne qui mettent en péril l’équilibre démographique et financier du pays

Consternante, cette situation met en péril aussi bien la reprise économique actuelle que l’équilibre à long terme du pays. La crise de 2008 a en effet rappelé les faiblesses structurelles de l’économie japonaise : dépendance excessive aux exportations, demande intérieure anémique et entreprises pas toujours efficientes et souvent protégées par des barrières à l’entrée artificielles. Dans l’immédiat, relancer la consommation des ménages est difficile alors que les jeunes actifs, qui devraient la soutenir en achetant un logement, une voiture ou en fondant une famille, en sont incapables tant ils manquent de moyens financiers et de visibilité sur leur avenir. Plus grave encore à long terme, les jeunes tardent à fonder une famille et le taux de fertilité, en chute libre, est désormais bien inférieur au taux de renouvellement des générations de 2,1. Proche de ce niveau en 1973, il est tombé à 1,5 au début des années 1990 et est désormais inférieur à 1,3, ce qui place le Japon au 184ème rang mondial en la matière (sur 195). Conséquence : la population vieillit (20% de 65 ans et plus) et a décliné pour la première fois en 2005. Si la tendance actuelle ne s’inverse pas, elle baissera de 25% d’ici à 2050 pour atteindre 95 millions contre 127 actuellement, soit 700 000 personnes en moins par an ! Des perspectives dramatiques en matière notamment de financement des retraites, qui laissent peu d’espoir aux plus jeunes et pourraient (devraient) inquiéter les plus âgés… Sauf à recourir massivement à l’immigration (pas franchement dans la tradition du pays !), il est nécessaire pour le gouvernement de relancer la natalité en offrant une couverture sociale accrue et des perspectives plus stables aux plus jeunes et de soutenir les PME créatrices d’emplois. Cela semble la seule façon possible de stopper le déclin de la population, de rééquilibrer la croissance vers la demande domestique et de n’avoir plus besoin de supporter l’emploi en subventionnant des entreprises et des exploitations agricoles inefficientes. Oui, mais voilà…

  • Où trouver l’argent pour relancer la natalité ?

Après vingt ans de plans de relance aussi pharaoniques qu’inutiles (grands travaux d’infrastructures, aménagement urbain), la dette publique dépasse 200% du PIB, la charge d’intérêts ne cesse de croître et les caisses de l’Etat et des collectivités locales sont vides ! Sauf à attendre une hypothétique relance économique qui lui rendrait un peu de marge de manoeuvre, l’Etat pourrait être tenté de prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire dans les poches des ménages (enfin, des plus riches et âgés) qui, malgré la baisse récente du taux d’épargne, disposent encore d’avoirs colossaux. Problème : ces mêmes ménages sont les principaux financiers de l’Etat, puisqu’ils achètent une part non négligeable de la dette émise par celui-ci (sous forme notamment de bons du Trésor). Cette structure de financement atypique, combinée aux vastes réserves de change créées par les excédents commerciaux, a permis au Japon de financer sa dette publique colossale sans dépendre des investisseurs étrangers. Bien utile au moment où les pays les plus en difficulté financièrement en 2008-09 (Islande, Irlande) l’ont avant tout été du fait de leur dette extérieure mais problématique car, de l’aveu même du gouvernement japonais, on a atteint le point de rupture où les épargnants locaux ne vont plus pouvoir absorber l’offre de dette en provenance de l’Etat. Pas facile dans ces conditions de leur demander un effort supplémentaire sous la forme par exemple d’impôts accrus…

  • Quelles conclusions tirer avant de refermer le capot ?

Y-a-t-il encore quelqu’un ? Allez, quelques dernières remarques avant de refermer le capot du véhicule et de passer à des sujets plus poétiques :

  • Plus encore que dans d’autres pays, l’avenir du Japon repose sur le comportement des plus jeunes et leur (ré-) intégration à un projet commun : s’ils n’ont pas les moyens de consommer ni d’avoir davantage d’enfants, la population va décroître très vite et on voit mal comment le système de retraites pourrait tenir. Pas évident pour une population qui ne dispose ni de la visibilité offerte par une couverture sociale solide (comme en Europe Continentale) ni de la culture (excessive) de l’endettement des pays anglo-saxons. L’Etat, mené par une classe politique particulièrement âgée et traditionnellement peu charismatique, va devoir déployer des trésors d’originalité pour redonner confiance aux plus jeunes…
  • Le financement des mesures nécessaires (amélioration des prestations sociales notamment) est particulièrement problématique au moment même où l’épargne des ménages ne parvient plus à absorber les besoins de financement de l’Etat japonais. L’Etat pourrait pour la première fois être contraint de se tourner plus largement vers des financements étrangers, ajoutant donc une dette extérieure accrue à une dette publique colossale. Le yen, traditionnellement perçu comme une monnaie « refuge » en temps de crise, y résisterait-il ?
  • Je ne me risquerais pas encore à parier sur une baisse du yen (d’autres s’y sont cassé les dents !), mais si elle se matérialise, elle favoriserait la compétitivité des entreprises exportatrices et il serait donc peut-être temps de se pencher à nouveaux sur les grandes valeurs japonaises. A l’inverse, leurs principaux concurrents, qui ont largement profité de la bonne tenue du yen depuis 2008 pour prendre des parts de marché, pourraient rapidement en souffrir – je pense notamment aux entreprises coréennes de l’électronique ou l’automobile. L’évolution des finances publiques japonaises, une clé comme une autre pour suivre la bourse de Séoul :-)

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Eric Cantona, le Bankrun et les moutons : à qui profite le crime ?

Posted in Economie & Finance with tags , , , , , , , , , on 5 décembre 2009 by Placet

Pas eu le temps de prendre la plume ces derniers mois, mais j’y ai été amené ce matin par la question d’un de mes étudiants en finance qui  s’interroge sur le fondement économique et l’impact potentiel de l’idée lancée par Eric Cantona : le Bankrun 2010. Il s’agit d’une  initiative qui se dit « citoyenne » et qui viserait à déstabiliser les banques le mardi 7 décembre en demandant à tout le monde de retirer son argent des banques pour que le système s’effondre. Voilà ci-dessous ma réaction à chaud :

Bonjour,

C’est effectivement une question intéressante. Une large partie du financement des banques (de détail notamment, comme BNP, SocGen etc.) provient des dépôts de leurs clients (les comptes courants), qui sont par essence des financements à court terme. Elles investissent essentiellement ces dépôts dans des instruments à long terme (bons du Trésor, actions, immobilier, etc.) et se « rémunèrent sur le différentiel de taux. Ces actifs étant par définition moins liquides, le modèle repose implicitement sur la stabilité/récurrence des encours clients. Si ceux-ci partent d’un coup, les banques n’auront pas le temps de monétiser leurs actifs et vont donc faire faillite. En ce sens, le raisonnement économique de Monsieur Cantona est tout à fait correct.
Là où ce type d’initiative et d’argumentaire est complètement irresponsable, c’est que les particuliers (et surtout les moins solvables !) seront les premières victimes de cet effondrement : les banques elles-mêmes seront in fine recapitalisées par les Etats, les patrons de banques et les traders ont mis suffisamment de côté pour être à l’abri, etc. Les monnaies des pays concernés se dévaloriseraient, les Etats ne pourraient plus se financer ou à des taux prohibitifs (ayant dû dépenser de l’argent qu’ils n’ont plus pour mettre de la liquidité dans le système puisque les banques ne peuvent plus le faire), l’argent partirait ailleurs… Et une fois encore, le petit épargnant serait la première victime puisqu’en plus de la perte de ses économies (hyperinflation), il y laisserait probablement son job etc. Ne pas oublier – les particuliers seront TOUJOURS les premières victimes. C’est un peu comme de dynamiter la maison de son voisin parce que c’est un con en sachant qu’on va sauter avec mais que « tout de même, ça sera bien fait pour sa gueule ». Ceci étant, il ne coûte pas grand chose à Monsieur Cantona d’appeler à un run sur les banques (françaises essentiellement, puisque c’est ici qu’il a une chance d’être écouté) puisqu’il a probablement réinvesti ses primes de MU à Jersey et sa rémunération de pub pour Bic (une boîte cotée en bourse, pas une ONG…) en Suisse*. Avec un peu d’immobilier et d’avoirs en devises étrangères par dessus tout ça, il verrait même son pouvoir d’achat augmenter au détriment des pauvres gens qu’il a envoyés retirer leur fric. Probablement une belle opération financière pour lui (et marketing : du buzz, image de marque et valeur publicitaire en hausse… contrats juteux à venir). Et ceux qu’il aide à tondre lui diront peut-être en plus merci !
Si vous voulez comprendre l’impact de ce type de crise bancaire sur l’économie et les habitants d’un pays, l’exemple de l’Argentine en 2001-02 est particulièrement bien décomposé et illustré par Fernando Solanas dans le fim « Mémoires d’un saccage » (Memoria del saqueo), disponible sur Youtube à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=CyTkn376dWo.
Voilà, tout ne fonctionne pas bien dans le système bancaire (il s’en faut de beaucoup), mais il est toujours intéressant de se demander à qui va « profiter le crime » lorsqu’on promeut ce type d’initiatives. Comme souvent, ceux qu’on vise seront in fine les bénéficiaires (en 2002, les Argentins qui détenaient des avoirs en dollars / à l’étranger se sont -relativement- enrichis…). Il est dommage que les problématiques économiques et financières soient toujours traitées en France sur les thèmes de l’injustice et de la vengeance et sans une once de pragmatisme.

* Précision : ceci n’est pas une dénonciation. Je n’ai pas la moindre idée de la répartition des actifs d’Eric Catona. Je doute tout de même que dans le passé ou en tout cas avant d’appeler à un Bankrun, il n’ai pas pris ses dispositions…

Carnet de route patagonien, quatrième partie : Ushuaia, un étonnant « bout du monde »…

Posted in Economie & Finance, Voyage - Argentine with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 26 novembre 2009 by Placet

Aéroport d'Ushuaia

Après les immenses plaines battues par le vent d’El Calafate, allions-nous trouver avec le « bout du monde » d’Ushuaia et de la Terre de Feu un endroit encore plus sauvage et défiant l’imagination ? Réponse en arrivant à l’aéroport d’Ushuaia après un vol nettement moins passionnant et plus chaotique que le précédent : plus sauvage pas sûr, différent sans doute…

Ushuaia by night

Si El Calafate surprend par l’immensité qui l’entoure et que souligne le très long trajet depuis l’aéroport, Ushuaia est au contraire coincée entre le canal de Beagle et une série de cerros (monts) enneigés. La ville, initialement limitée à quelque bâtiments sur le front de mer, semble s’être progressivement insinuée sur les flancs des collines environnantes puis en direction du petit aéroport. Les maisons, de toutes les couleurs et de toutes les formes, ont pour seul point commun une structure étonnante de bois et de tôle ondulée et l’architecture, de plus en plus hétéroclite à mesure que l’on s’éloigne du centre, reflète le développement récent et hâtif de la ville.

Phare des Eclaireurs

Ushuaia sous la neige

L’histoire d’Ushuaia est finalement assez proche de celle de la Patagonie dans son ensemble : au début vivaient les Indiens Yahgan, installés en Terre de Feu il y à plus de dix mille ans. Puis vinrent les Européens, navigateurs et aventuriers, qui gardèrent un rôle relativement mineur jusqu’au 19è siècle, lorsque la nouvelle république argentine décida de coloniser les territoires du Sud et de développer l’élevage ovin. On envoya alors des missionnaires pour évangéliser les populations indigènes avant de passer à des méthodes plus radicales devant le peu de succès de leurs initiatives et le besoin aigu de terres pour les troupeaux. Les oreilles puis la tête des Yahgan furent mises à prix et la population indigène déclina très rapidement. Les missions fermèrent faute de candidats à l’évangélisation et Ushuaia, fondée en 1884 par des missionnaires anglicans, se réinventa ironiquement en prison en 1902. Alors que les estancias fleurissaient alentour grâce au prix élevé de la laine, les détenus construisaient progressivement la ville sous une surveillance limitée, tant les barrières naturelles à l’évasion étaient fortes. Mais la prison ferma en 1947 et la ville, à l’image de la région, peina à se réinventer jusqu’aux années 1970.

Estancia Harberton

Ushuaia ne comptait ainsi que 5 000 habitants lorsque le gouvernement argentin décida en 1972 de faire de la Terre de Feu une zone économique spéciale à l’aide notamment d’une série d’incitations fiscales. Cette initiative originale (deux autres seulement ont été mises en place en Amérique latine – les maquilas mexicaines et la SEZ de Manaus au Brésil) entraîna rapidement l’installation de nombreuses entreprises asiatiques (Sanyo, Samsung) et argentines (Teltron) du secteur de l’électronique et permit à la région de se réinventer en centre d’assemblage de TVs HD ou de téléphones mobiles. La plupart de ces groupes choisirent toutefois Rio Grande, l’autre centre urbain de la Terre de Feu, et on assista ainsi à une bipolarisation de l’économie régionale avec l’industrie au nord-est et le tourisme et l’administration à Ushuaia. 

Estancia Harberton - bidons rouillés

Si on ajoute une dose de pétrole et surtout de gaz sur les côtes de la Terre de Feu et une industrie du crabe et de la crevette florissante, la région se porte plutôt bien et cette forte croissance commence en fait à poser de sérieux problèmes. La population est passée à 45 000 habitants en 2000 et désormais 65 000, les prix de l’immobilier ne cessent d’augmenter et de nombreux jeunes sont condamnés à vivre de plus en plus longtemps chez leurs parents. La rançon du succès en quelque sorte.

Estancia Harberton

Le principal dilemme actuel d’Ushuaia consiste toutefois à gérer précautionneusement sa manne touristique de « bout du monde » tout en rappelant que l’Argentine ne s’arrête pas là et en se positionnant comme point d’accès privilégié vers l’Antarctique, prochain enjeu économique majeur de la région. Ushuaia a en effet durement lutté, mêlant publicité racoleuse et recours administratifs, pour ravir le titre de « ville la plus au sud de la planète » à Puerto Williams, base navale chilienne située au sud du canal de Beagle mais apparemment trop petite, avec 2 000 habitants, pour être considérée comme une « ville » (allez savoir !). Victoire très lucrative certes, mais avec la croissance du tourisme en Antarctique et surtout sa richesse en ressources naturelles, c’est avec Punta Arenas, son alter ego chilien qu’Ushuaia est désormais en compétition pour s’affirmer comme le principal point d’accès vers l’Antarctique. Une ville au profil très similaire à Ushuaia, qui a depuis longtemps servi de « tête de pont » aux ambitions chiliennes dans la région, de colonie pénale et de point d’accès vers la mer. Affaire à suivre !

Estancia Harberton - épave

Enfin, laissant de côté l’avenir de la région pour retourner un peu dans son histoire et son passé, nous avons décidé de passer une nuit à l’estancia Harberton, située à l’est d’Ushuaia sur l’embouchure du canal de Beagle. Fondée en 1886 par Thomas Bridges, un missionnaire anglican qui a consacré sa vie à l’étude des Indiens Yahgan et de leur langue, l’estancia est désormais gérée par ses descendants (troisième génération) et partagée entre le tourisme et un centre de biologie marine. Nous y avons passé un moment très rafraîchissant à de nombreux égards, à nous promener dans la baie et les collines au creux desquelles l’estancia est nichée, parcourir le dictionnaire Yahgan élaboré par Thomas Bridges près du poêle de la petite cabine où nous logions et partager un dîner surréaliste avec les propriétaires de l’estancia. Rappel étonnant de l’histoire de la région, de ses immigrés européens qui y recréent jardins anglais et ambiance de salon de thé et plus généralement d’un univers suranné de « grands propriétaires terriens » qui nous rappelle que les traditions démocratiques et égalitaires sont décidément bien récentes et fragiles dans certains pays… Une aventure hors du temps qui se terminera par une course sous la neige pour attraper le seul bateau de la journée qui nous ramène vers Ushuaia, avec dans la tête squelettes de pingouins et fanons de baleine (ainsi que des odeurs de formol !) suite à notre visite du passionnant musée Acatushun créé par les gérants d’Harberton et dédié aux mammifères marins de la Terre de Feu. On a beaucoup appris sur les manchots et autres cétacés pour lesquels Anne s’était passionnée dans un article précédent (voir http://anneetdavid.wordpress.com/2009/11/09/argentine-ushuaia-le-bout-du-monde-et-ses-etranges-habitants/) !

Estancia Harberton - hangar à bateaux

Voilà, un séjour à part dans un environnement fascinant, rendu plus unique encore par la demi-lumière qui règne en permanence sur Ushuaia et ses environs – même le froid, que nous avons parfois maudit, et la neige fréquente ont contribué à rendre ces quelques jours plus mémorables encore. Avec 40°C à Mendoza, on regretterait presque la fraîcheur australe… Rendez-vous dans quelques jours pour quelques dernières réflexions et anecdotes sur la Patagonie !

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Toyota City – voyage au coeur de l’industrie japonaise

Posted in Economie & Finance, Voyage - Japon with tags , , , , , , , , , , on 14 octobre 2009 by Placet

Changement de décor ce matin : après avoir découvert des centre-villes agités, des îles propices à la méditation et des coins de nature verdoyants, c’est vers les trains de banlieue de Nagoya que nous dirigeons nos pas. Plus aucun touriste en vue, mais pas non plus d’indication en anglais. Pas grave, le staff est incroyablement serviable et après (tout de même) trois changements et une heure et demi d’un trajet très lent (le Shinkansen est loin !), nous arrivons à Toyota-shi où nous venons visiter le siège et une des principales usines de Toyota.

La visite débute avec une demi-heure « libre » pour visiter un show room et une petite exposition sur l’histoire et la stratégie du groupe. On se croirait revenus à l’école, lorsqu’on nous expliquait la stratégie des keiretsu ,ces conglomérats qui dominaient dans les années 80 l’industrie japonaise et mondiale. On retrouve notamment les méthodes de production alors présentées comme révolutionnaires (juste-à-temps / zéro stock, kanban, management participatif) ainsi que la très forte diversification caractéristique des keiretsu : aujourd’hui encore, nous sommes surpris de voir qu’en plus de son métier principal de constructeur automobile, Toyota est également présent dans des métiers connexes comme la robotique, les activités de financement où les économies d’énergie mais aussi des secteurs ou le lien est moins évident (biomasse, résidences de vacances et même horticulture !).

En plus de ces thèmes très « japonais », la galerie de présentation des activités du groupe, colorée et interactive, aborde aussi les problématiques clés du secteur automobile.

  • L’internationalisation tout d’abord de l’outil de production du groupe, qui produit désormais la moitié de ses véhicules à l’étranger et a dédié une catégorie de véhicules à chaque région du globe (Asie, Amérique Latine et Afrique du Sud notamment)

  • Les véhicules hybrides (double propulsion électrique et thermique) ensuite, qui sont présentés avec force détails techniques ; l’exposé est très clair et pour nous fort instructif, mais l’état des lieux plutôt déprimant : malgré tous les efforts dont se targue Toyota, le groupe a produit moins de 500 000 véhicules hybrides en 2008 (5% de sa production totale) et son objectif d’un million pour 2010 ne représente que 10% environ de ses ventes ; de même, l’hydrogène semble un carburant très peu polluant une fois dans le réservoir, mais son processus de fabrication le plus courant, générateur de C02, tempère largement son efficacité énergétique globale

  • Le groupe s’étend nettement moins sur ses activités de financement, mais nous soupçonnons qu’elles représentent comme pour la plupart des constructeurs automobiles une part significative de ses profits. A vérifier…

Après ce bref tour d’horizon, rendez-vous à l’accueil où un bus rutilant nous emmène pour une visite guidée de l’usine proche. Après nous avoir donné une liste interminable de conseils de sécurité, l’attachée de presse qui mène la visite dans un anglais très appliqué nous propose immédiatement de découvrir avec elle la brochure qui présente le groupe et ses données chiffrées ; nous progressons pas à pas et sommes sans cesse sollicités pour s’assurer que nous suivons et comprenons bien tout ce qui est dit. Ce très long exposé va nous amener quasiment jusqu’à notre destination (20 minutes en bus tout de même !) ; « sit back and relax, we will be there in ten minutes » (reposez-vous, nous arrivons dans dix minutes) nous dit finalement notre guide après que nous avons consciencieusement acquiescé. Dans une définition toute japonaise du temps, nous entrons trente secondes plus tard dans la cour de l’usine où la visite va pouvoir reprendre ! Après avoir subi un cours magistral similaire au retour (« savez-vous pourquoi le nom de la société est différent de celui du fondateur, M. Toyoda ? »), nous imaginons avec terreur le sort des écoliers japonais, constamment sollicités et à qui pas une seconde ne doit être laissée pour s’évader et laisser aller leur imagination. De l’organisation parfaite à la courtoisie sans faille de notre guide en passant par l’exposé très minutieux (aucun espoir de repartir sans avoir TOUT enregistré !), la visite nous offre un condensé intéressant de la société japonaise…

La visite se poursuit bientôt par un aperçu de l’atelier d’assemblage (un des quatre étapes de la production avec le moulage, la peinture et la soudure). C’est ici l’aspect largement manuel de cette opération qui retient notre attention ; très peu de machines et de robots, et de nombreux ouvriers chargés aussi bien du montage que de l’acheminement des pièces détachées. Un défaut est détecté, une lumière rouge s’allume qui indique le poste de travail correspondant, la chaîne s’arrête et un superviseur se hâte ; quelques instants plus tard, tout est solutionné, la chaîne reprend son mouvement et une lumière verte s’allume. Il est temps pour nous d’aller visiter l’atelier de soudure.

Décor très différent ici – de notre plate-forme surélevée, nous observons d’énormes robots en action, dont les bras articulés se saisissent à une cadence soutenue de pièces qu’ils déposent devant des postes à soudure eux aussi automatisés. Un arc soudain, un bruit étrange et l’opération est terminé Le bras géant s’active à nouveau et entraîne la pièce vers le poste suivant, où elle est prise en charge par un robot-confrère. Un peu plus loin, des carrosseries défilent lentement entre une haie d’honneur de robots métalliques qui se penchent sur elles avec une régularité de métronome, un vrai ballet se déploie ; arcs de fers à souder, étincelles virevoltant en tous sens, grésillements en cadence, décor noir et métallique, procession automatisée. L’audience est fascinée et le groupe observe sans voix pendant de nombreuses minutes On se croirait dans un film de science fiction. Il est vrai que 98% de l’activité de soudure est prise en charge par des robots, ce qui en fait l’étape la plus automatisée du processus de production.

Après un retour en bus studieux qui marque la fin de la visite, nous décidons de tester l’excellente cantine archi-subventionnée avant de nous diriger vers une sorte de salle commune où de nombreux hommes sont assemblés pour assister à un match de baseball inter-entreprises entre les équipes Toyota et… Nissan. Forte rivalité donc et implication étonnante des téléspectateurs, dont la plupart sont manifestement des retraités. Un autre symbole d’un phénomène social japonais cette fois-ci en voie de disparition – l’emploi à vie et le rôle essentiel de l’entreprise dans la vie privée des salariés. On a pu par ailleurs observer la disparition brutale de cette tradition avec la montée du chômage et la mise en place d’un tissu social nettement plus élastique, mais pour les personnes âgées qui nous entourent auprès de cet écran de télévision, la fidélité à l’entreprise reste pleinement de mise… Il faut dire qu’à Toyota City, construite par, pour et autour de Toyota (400 000 habitants, dont la plupart travaillent pour le groupe), il n’y a pas grand-chose d’autre à faire…

Vil Coyote, travaux pharaoniques et croissance chinoise

Posted in Economie & Finance with tags , , , , , , , on 30 août 2009 by Placet

Pourquoi se retrancher derrière un personnage de dessin animé pour parler de l’économie chinoise ?

  1. Pour être sûr que tout le monde continue à lire :-)

  2. Car le personnage en question est tellement attachant

  3. Parce que ce que nous avons observé en Chine n’est pas sans évoquer une des situations dans lesquelles ledit coyote se retrouve régulièrement

Commençons donc par Vil Coyote. Même sans le savoir, vous l’avez certainement déjà vu. Créé par Warner Bros en 1949 dans le cadre de la série Looney Tunes, il est le coyote obsessionnel dont la vie est entièrement consacrée à la capture de Bip Bip, le grand géocoucou ou road runner rapide et malicieux qui lui échappe systématiquement et sans peine. En parfait faire-valoir, Vil Coyote termine chaque épisode dans une situation ridicule qui ne l’empêche pas de tenter à nouveau sa chance à l’épisode suivant en inventant des stratagèmes toujours plus abracadabrants et vains. Pour ceux à qui ça ne dirait toujours rien, ci-dessous une petite vidéo montrant l’animal en action :

http://www.youtube.com/watch?v=8pKAMWWC6Dg&feature=related

Quittons un instant le Grand Canyon, repaire de l’infatigable chasseur, pour revenir en Chine. Tout au long de notre séjour, nous avons été frappés tout autant par la qualité souvent exceptionnelle des infrastructures récentes -routes et aéroports en particulier- que par l’ambition et la démesure des réalisations plus anciennes. En visitant la Grande Muraille (partie principale construite entre le XIVè et le XVIIè siècles, dynastie Ming), la Cité Interdite de Beijing (XVè, Ming) ou l’armée de Terracotta de Xi’an (IIIè avant JC, Qin), on s’aperçoit que les gouvernants chinois avaient le goût des grands travaux pharaoniques bien avant l’économie centralisée du régime communiste ; qu’on apprécie on non leur style (la Cité Interdite a été à ce point refaite qu’elle semble dater d’il y à dix ans et les conditions de visite à Xi’an ne sont pas idéales), la taille même de ces structures témoigne d’une ambition étonnante et d’une envie forte de marquer l’histoire avec des réalisations sans précédent. Plus près de nous, le barrage des Trois Gorges (le plus important du monde en capacité de production, mis en service cette année) ou la ligne de train entre Beijing et Lhasa (la plus haute du monde à 5 000 mètres d’altitude) témoignent d’une volonté similaire.

Dans le meilleur des cas, cet appétit créée des emplois, améliore les conditions de vie des habitants et donne à la Chine un avantage compétitif fort par rapport à des pays dotés d’infrastructures moins performantes. Quand on arrive dans le Guangdong après avoir parcouru en bus et dans tous les sens le Vietnam ou la Thaïlande, on est impressionné par la qualité des routes et on comprend qu’ajouté à la présence de clusters industriels particulièrement efficaces, la région dispose d’atouts énormes pour conserver son statut d’« usine du monde ». Par contre, quand on se rend à Xi’an et qu’on observe depuis l’aéroport une nombre incalculable d’échangeurs autoroutiers que personne ne semble emprunter, on se demande si l’Etat ou la région n’ont pas péché par excès d’anticipation (je sais que le marché automobile chinois explose, mais tout de même…). En bref, ces grands travaux initiés par l’Etat contribuent au développement du pays et peuvent ponctuellement soutenir l’économie lorsque consommation et investissement privé ne suivent plus, mais aussi être d’une utilité contestable et/ou gonfler artificiellement les chiffres de croissance du PIB.

Quel rapport avec Vil Coyote ? Celui-ci est fort connu pour une de ses mésaventures les plus fréquentes où, pourchassant à pleine vitesse Bip Bip, il ne voit pas approcher la falaise (le Grand Canyon, c’est dangereux) et se retrouve suspendu au-dessus d’un précipice. Emporté par son élan, il met quelques instants à réaliser la gravité de sa situation et sa course lui permet de se maintenir comme en lévitation. S’en suit un bref mais intense moment de terreur où Vil Coyote s’aperçoit de sa méprise et reste brièvement suspendu en l’air avant de chuter lourdement au fond du ravin. Heureusement, une des règles de la série était qu’« aucune force extérieure ne puisse blesser le coyote », qui revient donc frais et dispos à l’épisode suivant, prêt à connaître à nouveau semblable mésaventure. Le public américain a tellement aimé cette scène qu’il a baptisé ce type de moment où quelqu’un se trouve déjà, mais sans s’en être encore rendu compte, dans une situation critique le « Wile E. Coyote moment », Wile E (E pour Ethelbert) étant le petit nom anglo-saxon de notre héros préféré. Pour rappel, une photo du coyote au moment de chuter pour bien comprendre l’essence du phénomène :

http://static.desktopnexus.com/wallpapers/85583-bigthumbnail.jpg

En observant l’économie chinoise et la prolifération récente de projets massifs de travaux publics au caractère pas toujours récurrent, on se demande si elle ne va pas connaître bientôt un de ces « Wile E.Coyote moments ». Les Jeux Olympiques de Beijing, au budget officiel de 43 Md$, ont ainsi accéléré la mutation de la capitale chinoise mais aussi gonflé ponctuellement l’activité économique (ainsi le stade du Nid d’Oiseau, réalisation superbe et gigantesque mais qui, un an après les JO, n’a toujours pas trouvé de nouvel usage). De même, Shanghai se prépare actuellement à accueillir l’Exposition Universelle de 2010 et là encore, l’ampleur des travaux en cours est impressionnante ; tout le quartier de la gare notamment est en pleine rénovation, et la rivalité avec la capitale chinoise pousse Shanghai à faire les choses en grand. Dans tout le pays enfin, le gouvernement a décidé en 2008 de consacrer une partie de son gigantesque excédent budgétaire à un plan de relance massif (585Md$) qui a d’ailleurs permis à l’économie chinoise de retrouver très vite une croissance conforme à ses ambitions et d’éviter une aggravation de la crise mondiale en rendant le sourire aux marchés financiers. Une partie de ce plan de relance consistait toutefois à anticiper des dépenses prévues à plus long terme. Enfin l’immobilier, avec des prix en constante hausse et une accélération des nouveaux projets, semble de plus en plus déconnecté de la réalité. D’où ce rapprochement avec un Vil Coyote emporté par son élan : n’y a-t-il pas un risque de ralentissement ponctuel mais significatif de la croissance chinoise lorsque les effets de tous ces projets en partie non récurrents vont s’estomper ? Une Chine déjà au-dessus du ravin en quelque sorte à force d’accélérer sa course, et qui pourrait brièvement mais lourdement chuter avant, comme le coyote, de repartir de plus belle ?

Certes, le potentiel de croissance à long terme de l’économie chinoise reste colossal. Certes, la consommation intérieure croît rapidement et viendra de plus en plus en complément des exportations, qui devraient d’ailleurs se relever progressivement alors qu’elles traversent une passe difficile. Certes, les besoins d’infrastructure du pays restent énormes et les ressources de l’Etat lui permettront de financer de tels investissements pour longtemps encore ; les infrastructures de d’assainissement et de distribution d’eau demandent un effort colossal, la qualité du réseau d’électricité laisse encore à désirer et des villes comme Suzhou (6 millions d’habitants, pas de métro) ou Nanjing (6 millions d’habitants, une seule ligne) devront investir dans leurs infrastructures de transport au risque de faire face à une circulation intenable.

Mais le long du chemin, et peut-être plus tôt qu’on ne le pense, l’économie chinoise pourrait faire face à un de ces Wile E. Coyote moments… Et là, connaissant l’attention avec laquelle les investisseurs locaux et internationaux suivent les chiffres de croissance du PIB chinois pour y déceler le moindre signe de ralentissement, la chute pourrait être brutale ! Un risque à court terme pour les coyotes obsessionnels, et une opportunité d’achat à bon compte pour les road runners patients ?

Un canard au goût amer

Posted in Economie & Finance, Voyage - Chine with tags , , , , , , , , , on 20 août 2009 by Placet

Déjeuner exceptionnel ce midi : alors que notre séjour en Chine s’achève, nous venons en découvrant le roast duck (canard rôti) de passer un excellent moment et de re-découvrir la joie des plaisirs gustatifs après les quelques semaines d’« encéphalogramme plat » évoquées par Anne dans un précédent article. Tout dans ce déjeuner était remarquable : le canard tout d’abord -onctueux et parfaitement découpé-, les condiments ensuite qui formaient avec lui un équilibre remarquable, et enfin l’ambiance particulièrement festive. Les clients prenaient l’affaire très au sérieux, débattant longuement de la composition du menu avant de commander la moitié de la carte puis de prendre le temps de savourer pleinement cet excellent repas. En bref, un pur moment de sensualité, de convivialité et de détente. 

A peine dans la rue, je dois toutefois me pincer pour me convaincre que repas et canard étaient bien réels, tant ils contrastent avec la réalité de notre quotidien en Chine depuis plusieurs semaines. J’en veux désormais presque au malheureux volatile de plonger le doute dans mon esprit à quelques jours de notre départ : y’auraient-il encore de profondes traditions en Chine, une douceur de vivre – serions-nous complètement « passés à côté » de tout ceci pendant les six dernières semaines ?

Après des débuts très prometteurs dans les atmosphères stimulantes de Guangzhou et Hangzhou puis la bonne chère, l’extraordinaire accueil et les paysages somptueux de Tunxi et la montagne jaune de Huang Shan, nous faisons depuis Shanghai l’expérience d’un pays pressé, stressé, gris et sans finesse qui semble uniquement motivé par l’argent, la réussite sociale et la croissance économique. Alors, qui du canard ou de nos yeux est plus proche de la réalité ? Faute de pouvoir demander l’avis du défunt animal, nous avons tenté de mettre un peu d’ordre dans nos pensées. Qu’est-ce qui nous a tant surpris, qu’avons nous pu rater, et qu’est-ce qui a pu causer tout cela ?

Bon, tout d’abord et sans juger en rien un pays bien trop complexe et étendu pour être compris en quelques semaines, il nous faut bien admettre que notre expérience quotidienne, passionnante dans le Sud, est devenue franchement pesante à partir de Shanghai. La pollution terrible, qui rend l’air lourd et irrespirable et donne un teint gris et plombé aux journées les plus ensoleillées, y est sans doute pour quelque chose. L’impression également d’être dans un pays déchiré, qui affirme une identité nationale et des traditions fortes mais dont les habitants -citadins en tout cas- se comportent en individualistes forcenés dont la principale distraction semble consister, comme à Suzhou, à empiler les signes extérieurs de richesse, avec pour ceux qui en ont les moyens une forte prédilection pour les marques occidentales.

Certes, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs et il est un peu facile, pour une génération d’Européens qui n’a jamais eu à choisir entre traditions et confort matériel, de s’émouvoir des excès d’une nation qui tente d’effectuer en quelques décennies une mutation que notre continent a eu bien plus d’un siècle pour mener à bien. Mais quand on débarque dans le métro de Shanghai après avoir visité les résidences traditionnelles de Suzhou, tout entières dédiées à l’harmonie et au recueillement et dont les pièces à l’architecture dépouillée facilitaient la méditation et l’observation de la nature, on se dit quand même que le chaos d’un capitalisme débridé a bel et bien relégué aux oubliettes une longue tradition d’harmonie et d’équilibre… Où sont passés le « pavillon pour regarder les poissons folâtrer » et la « chambre pour apercevoir la lune » ?

Finalement, ce qui nous a le plus déprimés à partir de Shanghai est l’impression récurrente d’un environnement sans chaleur et sans amour, mélange de platitude et d’agressivité seulement contredites par la convivialité des restaurants. A l’exception du Sud-Est et notamment du Guangdong, depuis longtemps ouvert vers l’extérieur et plus éloigné du pouvoir central, on a l’impression que cette ambiance étrange traduit le « contrat » implicite passé par l’Etat chinois avec la population depuis les années 80 : une liberté absolue dans la recherche de l’enrichissement matériel conditionnée à un renoncement tout aussi net en matière de politique et de liberté d’expression. Un arrangement d’apparence bancale, mais qui a pu satisfaire à la fois une population qui ne disposait ni de l’un, ni de l’autre sous Mao et un Etat qui a habilement encouragé et encadré une croissance économique phénoménale tout en maintenant sans trop de difficultés un pouvoir politique incontesté. Beaucoup de réussite dans les chiffres, un peu moins peut-être dans l’ambiance…

Toutefois, c’est peut-être cette insolente réussite économique qui va remettre en question la seconde partie du contrat ; avec la montée de l’inflation, des inégalités sociales et du nombre de laissés pour compte, les insatisfactions montent et les incidents se multiplient dans un pays au tissu social fragilisé par l’éclatement des structures traditionnelles (famille notamment). Même si cela prendra du temps, on peut penser que le pouvoir chinois sera progressivement contraint de mener le pays vers un mode de développement plus équilibré.

Pour finir, on doit enfin avouer que notre -mauvaise- habitude de passer beaucoup de temps dans les grandes métropoles a certainement influencé notre point de vue (certaines des campagnes que nous avons visitées étaient nettement plus sympathiques), et que certains endroits nous ont réservé d’excellentes surprises : les gens à Guangzhou étaient extrêmement ouverts et sympathiques, et nous avons reçu du côté de Tunxi un accueil magnifique dont nous garderons un excellent souvenir. C’est surtout dans les plus grandes villes que la machine semble s’être un peu emballée et que les gens, souvent arrivés de la campagne depuis peu dans l’espoir de mettre rapidement un peu d’argent de côté, semblent dépassés et n’ont d’autre solution que de penser tout d’abord à eux-mêmes. Peut-être est-ce finalement une étape inévitable dans le développement d’un pays à l’histoire particulière, et qui a dû tant reconstruire après des années d’un régime qui l’ont à la fois laissé exsangue et coupé de ses traditions ?

Voilà, un canard au goût un peu amer donc, mais de l’espoir !

Le conflit des générations…

Posted in Economie & Finance, Marketing & Tendances, Voyage - Chine with tags , , , , , on 17 août 2009 by Placet

La politique de l’enfant unique, tarte à la crème de la société chinoise ou réalité ? En six semaines passées en Chine continentale, nous ne comptons plus les familles avec un seul enfant que nous avons croisées, notamment dans les grandes villes. Pourtant, selon les chiffres officiels, seulement 35% de la population chinoise est actuellement concernée par cette politique. On a donc décidé de creuser un peu et de se demander quelles pourraient en être les conséquences à long terme. Allons-y !

Tout d’abord, en dépit de certains assouplissements et aménagements de vocabulaire, la « politique de planning familial » selon les termes officiels est une réalité bien concrète ; ses grandes lignes sont clairement énoncées et de lourdes pénalités financières prévues en cas de non respect (amendes, non-délivrance du hukou - livret de famille et de résidence nécessaire pour percevoir des prestations sociales essentielles telles que soins de santé et enseignement gratuit).

Ensuite, il est clair également que cette politique n’est pas uniformément appliquée, ce qui explique que le taux de fécondité reste proche de 1,8 enfant par femme. En effet, elle ne s’applique qu’à l’ethnie dominante, les Han (90% de la population mais seulement 52% des naissances entre 2000 et 2005), et les familles rurales (plus de 50% de la population) ont « droit » à deux enfants (si le premier est une fille !), ainsi que -dans certaines provinces- les couples composés de deux enfants uniques. De plus, une dispense est possible pour les familles disposées à payer une amende, ce qui a permis à de nombreux Chinois aisés ou ayant les bonnes relations de contourner ce règlement. Enfin, un nombre croissant de femmes optent pour un -coûteux- accouchement à Hong Kong, où cette loi ne s’applique pas. Tout ceci n’arrange pas une « fracture sociale » en constant accroissement et qui préoccupe particulièrement les autorités.

La politique de l’enfant unique a été largement critiquée, bien sûr pour les problèmes éthiques qu’elle pose et les excès qu’elle occasionne (avortements et stérilisations forcés, abandons et infanticides de petites filles), mais aussi pour une « efficacité » finalement douteuse : l’essentiel de la baisse de fécondité constatée en Chine depuis cinquante ans s’est effectuée dans les années 1970 (de 5,75 à 2,75 enfants par femme) sous la politique du wan-xi-shao («mariage tardif, naissances peu rapprochées et peu nombreuses »), se poursuivant mais à un rythme plus lent depuis la mise en place de la politique de l’enfant unique en 1979. Les autorités chinoises affirment que la population serait supérieure de près de 400 millions sans cette politique ; difficile à vérifier, mais quand bien même ce serait le cas, n’y aurait-il pas eu des moyens moins drastiques d’atteindre cet objectif, notamment par un mélange d’éducation et d’information ?

Politique de l’enfant unique ou non, la pyramide des âges chinoise a connu au cours des cinquante dernières années un bouleversement sans précédent dans l’histoire ; son vieillissement est comparable, à l’échelle d’une ou deux générations, à ce qui s’est produit en Europe en cent cinquante ou deux cents ans, une politique extrêmement volontariste ayant accompagné une croissance économique rapide. D’un point de vue social, l’attention des familles est désormais concentrée sur des enfants choyés, ce qui bouleverse une société traditionnellement basée sur le respect des anciens. Sur le plan économique, les « populations dépendantes » ont glissé en une génération des enfants vers les personnes âgées et l’absence d’un système de retraites généralisé a incité de façon croissante les Chinois à épargner, les personnes âgées n’étant plus en mesure de compter sur le soutien de leurs enfants comme ils le faisaient traditionnellement. Ce problème du « quatre deux un » (quatre grands-parents et deux parents pour un enfant unique) fait peser sur les nouvelles générations un poids financier énorme, qui a récemment amené la ville de Shanghai a encourager les couples formés de deux enfants uniques à avoir deux enfants plutôt qu’un !

Quoi qu’il en soit et pour conclure sur une note plus gaie cet article aride et déprimant, ci-dessous deux observations plus personnelles qui jettent une lumière intrigante sur les conséquences possibles de cette politique :

  • Le déséquilibre croissant entre naissances de garçons et de filles (120 pour 100 actuellement) pose un problème sérieux ; le quotidien « China Daily », qui véhicule en langue anglaise les vues du parti communiste, s’inquiétait il y à quelques jours de l’obligation « mathématique » pour une partie des jeunes filles chinoises d’épouser des étrangers, et des « conséquences sociales négatives » (sic) que ceci pourrait avoir. On aimerait en rire mais vu le degré d’ouverture à la différence que nous avons constaté pendant notre séjour, on le croit sans difficulté…

  • Enfin, le syndrome du « petit empereur », enfant unique choyé par des parents d’une génération « laissée pour compte » par les années Mao, va poser un problème fondamental. Je n’aime pas dire du mal des enfants uniques (et pour cause, je n’ai ni frère ni soeur !) mais ceux qu’on a croisés ici étaient pour la plupart mal élevés, arrogants et franchement insupportables. Alors que la Chine a depuis trente ans basé sa croissance économique sur un réservoir de main d’oeuvre abondant, peu coûteux et prêt à supporter des conditions de travail terriblement difficiles pour économiser rapidement de l’argent, l’arrivée d’une nouvelle génération bien plus gâtée et exigeante va sérieusement changer la donne. Tout un modèle de développement à réinventer ?

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