En visite chez Don Pablo

Santiago et Valparaiso : deux villes au caractère bien différent, voire franchement opposé. L’une est aussi rangée, bien entretenue et affairée que l’autre est exubérante, déglinguée et artistique. Un point commun toutefois -toutes deux ont eu pour résident le poète Pablo Neruda, héros littéraire du pays, Prix Nobel en 1971 et dont le fort engagement politique a marqué une vie variée et tumultueuse. Petite visite guidée de ses maisons, avec pour commencer une brève biographie du propriétaire.

Pablo Neruda, graffito mural, Valparaiso

Né en 1904 dans une famille modeste, Neruda va très vite s’engager dans la voie de l’écriture. Il prend à l’âge de seize ans son nom de plume -nom emprunté à un poète tchèque et prénom à Verlaine-, s’installe à Santiago et publie en 1923 ses premiers volumes de vers (Crépusculaire puis Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée). En quête de réussite matérielle, il entame en 1927 une longue carrière diplomatique comme consul honoraire en Asie du sud-est. En poste en Espagne au commencement de la guerre civile, il va s’y lier avec de nombreux artistes et prendre publiquement parti pour le camp républicain. Son engagement communiste grandit après l’exécution de Garcia Lorca par les forces franquistes et ne le quittera plus. Le retour de Neruda au Chili en 1945 marque une étape colorée de sa vie : élu sénateur pour la région de l’Atacama, il doit entrer dans la clandestinité en 1948 lorsque le président González Videla (dont Neruda avait dirigé la campagne électorale !) bannit le parti communiste. D’abord caché par des amis à Valparaiso, il passe finalement en Argentine puis en Europe, d’où il voyage notamment en URSS, en Inde et au Mexique. Son séjour sur l’île de Capri sera par ailleurs relaté dans le film Il Postino. Suite à la chute de González Videla, Neruda retourne en 1952 au Chili où il passera l’essentiel des vingt dernières années de sa vie. Il en profite au passage pour divorcer de sa seconde femme et s’installer avec sa maîtresse, Matilde Urrutia, qu’il ne (qui ne le ?) quittera plus. Engagé politiquement auprès de Salvador Allende, il décède (de mort naturelle !) quelques jours après le coup d’état de Pinochet en septembre 1973, deux ans après avoir enfin reçu le Prix Nobel de littérature.

Valparaiso - vue de "La Chascona", maison de Pablo Neruda

Une vie et une personnalité hautes en couleurs donc, qu’on retrouve -avec leurs paradoxes- en visitant les maisons du poète. Neruda en possédait trois dans le centre du Chili – une dans l’Isla Negra près de Valparaiso (sa « résidence principale », la première qu’il a construite et la seule que nous n’avons pas visitée), une autre dans le quartier de Bellavista à Santiago (construite en 1953 pour sa maîtresse Matilde) et la dernière (achetée en 1959) sur les hauteurs de Valparaiso. Des endroits étonnants, dont les nombreux points communs illustrent la personnalité complexe de Don Pablo, comme ses amis l’appelaient :

  • De véritables organismes vivants à la forme et au contenu évolutifs : souvent en voyage ou en exil, Neruda a pris son temps pour construire et aménager ses trois maisons -une aile en plus par ci, un étage par là… La maison d’Isla Negra s’est étendue pendant trente ans, alors que La Chascona à Santiago a gagné une aile entière lorsque Don Pablo s’y est installé officiellement avec Matilde. A Santiago comme à Valpo, l’intérieur est un vrai bric-à-brac d’objets recueillis au gré des séjours à l’étranger du poète, d’oeuvres reçues (ou troquées) d’amis artistes ou de souvenirs chinés dans des marchés ou des ventes aux enchères. Porcelaine, verreries, tableaux, manuscrits, sculptures, affiches publicitaires et même un oiseau empaillé qui orne le salon de La Sebastiana à Valparaiso… La salle de travail de La Chascona accueille par ailleurs un hideux portrait de femme du 17ème siècle, dont Neruda disait qu’il l’incitait à rester concentré ! En grand enfant (gâté), Neruda disait avoir « assemblé une collection de jouets dont il ne peut se passer et une maison dans laquelle il peut jouer du matin au soir »
  • Une fascination pour l’océan et les navires : les trois maisons de Neruda partagent à la fois des vues exceptionnelles (notamment à Valpo, où la maison surplombe la ville) et une architecture ou une décoration sur le thème marin. Isla Negra naturellement, qui surplombe le Pacifique et dont le salon est entièrement recouvert de bois prélevé sur des épaves de navires, mais aussi La Chascona et La Sebastiana, dont plusieurs pièces ont été conçues pour rappeler la cabine d’un bateau et hébergent lampes-tempête, figures de proue et fenêtres en hublot. Ironiquement, Neruda était fasciné par l’océan mais avait peur de l’eau – ses demeures lui ont donc servi de « navire de substitution », d’où il jouissait d’une vue imprenable sur l’océan sans jamais avoir à s’y risquer… 
  • La maison d’un bon vivant aimant recevoir : le plan de La Chascona est révélateur des (pré-)occupations du maître des lieux puisque la maison se compose de trois bâtiments distincts – l’« estomac » où l’on mange et fait la fête, le « coeur » où l’on aime et la « tête » où l’on travaille. Toutefois, l’aménagement des lieux laisse entrevoir une hiérarchie intéressante, si l’on en croit la place centrale tenue dans chaque maison par la salle à manger et le bar. Don Pablo était d’ailleurs très fier de ses zincs, tous magnifiques et derrière lesquels il aimait à préparer pour ses invités des cocktails sophistiqués. Bref, une ambiance festive et décontractée, épicée parfois d’une touche de clandestinité (La Chascona a d’abord été construite pour héberger les amours de Neruda et de Matilde, qui n’était alors que sa maîtresse). S’il aimait recevoir et vivre dans le confort, il semble d’ailleurs que Neruda tenait aussi à son statut : hors de question de le déranger pendant ses heures d’écriture -à l’encre verte, couleur de l’espoir-, mais aussi d’interrompre sa sieste quotidienne…

 

Banquet chez Don Pablo - graffito mural, Valparaiso

Finalement, le contraste entre l’engagement communiste fort et jamais renié du poète et son mode de vie plus que luxueux n’est pas le moindre des paradoxes de ce personnage étonnant. Doit-on retenir de lui l’enfant gâté, ne se refusant rien ni matériellement ni sentimentalement – si Matilde, sa troisième épouse, fut incontestablement la femme de sa vie, il semble qu’elle ne fut pas sa dernière maîtresse !- ou l’écrivain engagé qui toute sa vie a pris le parti des classes opprimées d’Amérique du Sud, s’exposant fréquemment à la censure et l’exil ?

Pas évident de trancher -il n’en est d’ailleurs pas besoin-, mais l’application de Neruda à trouver dans le quotidien une grande joie de vivre me semble intéressante. Comme beaucoup d’artistes du milieu du 20ème siècle, il a su dans sa vie comme dans son oeuvre déceler ou créer espoir et bonne humeur, et c’est quelque chose qui me semble souvent manquer dans l’art contemporain, volontiers narcissique et fréquemment névrotique. Même constat par exemple qu’à propos des mouvements dada ou surréaliste -on peut ou non aimer leur travail et le trouver parfois superficiel, mais la bonne humeur et la joie de vivre qui s’en dégagent sont aussi contagieuses que rafraîchissantes ! 

© Anne and David Placet and http://anneetdavid.wordpress.com, 2010. Unauthorized use and duplication of this material (texts, pictures and videos) without express and written permission from this blog’s authors is strictly prohibited.

2 Réponses à “En visite chez Don Pablo”

  1. Marie-José dit :

    Hommage d’un de nos chanteurs- interprètes engagés
    http://www.oasisfle.com/culture_oasisfle/pablo_neruda.htm

    IL MEURT LENTEMENT CELUI QUI…

    Il meurt lentement
    celui qui ne voyage pas,
    celui qui ne lit pas,
    celui qui n’écoute pas de musique,
    celui qui ne sait pas trouver
    grâce à ses yeux.

    Il meurt lentement
    celui qui détruit son amour-propre,
    celui qui ne se laisse jamais aider……

    Avez-vous goûté au fameux « coqueleton » préparé par Pablo Neruda dont parle J.L. Aragon dans un article récent du Monde ?
    http://www.lemonde.fr/voyages/article/2010/01/20/de-valparaiso-a-vicuna-sur-les-pas-de-pablo-neruda-et-de-gabriela-mistral_1294319_3546.html

    • anneetdavid dit :

      Merci pour ce lien, le poème et notamment les premières lignes ci-dessus sont magnifiques et une parfaite synthèse de ce dont nous sommes plus que jamais convaincus aux dernières semaines de notre voyage. L’accompagnement sonore également, qui nous avait donné envie de découvrir le Chili, son histoire complexe et l’étonnant désert de l’Atacama… Nous n’avons hélas pas goûté au coqueleton, mais la seule vue des magnifiques bars présents dans chacune des maisons du poète suffisait à nous enivrer… Apparemment, Neruda adorait d’ailleurs confectionner ces cocktails compliqués mais ne buvait lui-même que du vin ou des alcools secs !

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